Castelitteraire

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Nouvelles...anciennes

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                                    Jean CASTELLI

 

                     Première partie   :  la guerre.

                     Deuxième partie :   vicissitudes.

 

 

La guerre :

 

L’atroce destinée d'un chien fidèle

 

 C’était un Spitz nain, orange charbonné à la fourrure de renard, remuant et braillard comme tous ceux de sa race ; aboyant après le facteur, les chats, les poules et autres volailles. Mais ce n’était que fanfaronnade, il suffisait que le coq aille vers lui, la crête hérissée pour qu’il se réfugie sous la vieille cuisinière en fonte Godin ! Où il avait son tapis qui n’était jamais étalé comme il le souhaitait ; aussi avant de s’y allonger il en faisait plusieurs fois le tour en le grattant, ce qui faisait rire les enfants et l’on voyait bien que ça ne lui plaisait pas !

Lors de ces moments de contrariétés, Pompon (c’était son nom) se frottait contre les jambes de son maître le vieux Jules dit : Cailloche surnommé ainsi  parce que toute sa vie active (mais pas vivace), il avait été cantonnier et cassait des cailloux comme celui de la route de Louviers (27400), on n’était pas dans l’Eure ; mais bien en Meurthe & Moselle.

Rechercher une caresse de cet être fruste n’était pas de tout repos. Lorsque celui-ci n’était pas disposé à la tendresse, à grands coups de sa casquette qu’il ne quittait pas de la journée, il éloignait l’importun. Surtout lorsqu’il était assis près de la cuisinière et partait dans une somnolence de vieillard, sa cigarette à la commissure des lèvres, roulée, qu’il avait allumé avec le tisonnier chauffé au rouge, et qui perdait son tabac. Jules était devenu inexistant, il ne participait plus à la vie même la sienne !

Son épouse, la Fiffate patois de Joséphine que ses petits enfants appelaient mémère Lateco parce qu’elle achetait son café et l’épicerie de base à l’employé de ce torréfacteur, qui faisait le tour des villages en triporteur aux couleurs de son employeur. La tradition voulait que l’on lui offre une  relichète   d’eau-de-vie de mirabelle, qu’il buvait appuyé sur la caisse de son engin et cela chez tous ses clients. Il était devenu un expert en « mirabelle » et donnait son avis sur la qualité du breuvage ; donnant des bons points à certains et des mauvais à d’autres. Ce qui lui avait fait perdre la clientèle de quelques susceptibles. Néanmoins à son retour le soir, il faisait beaucoup plus de chemin que le matin tellement il zigzaguait sur la départementale !

 

Donc, la Fiffate était l’âme du foyer, de la basse-cour et de la lessive au lavoir municipal où elle tapait en cœur avec les autres commères sur le linge. Souvent, Pompon l’accompagnait pour profiter de restes du casse-croûte de dix heures dont ces dames soutenaient leur labeur. Comme elle était une des dernières patoisantes du village, les trentenaires lui demandaient de raconter des histoires en ce parler archaïque. C’était toujours le curé qui en était le héros ou la  Roussette,  la vache du Gustave, qu’on avait hissée avec une corde au cou sur le toit de l’église pour qu’elle y mange une touffe d’herbe qui sûrement aurait provoqué une gouttière. Dame ! Elle était rudement contente, fallait voir comment elle tirait la langue de convoitise pendant son ascension ! Le plus bizarre : une fois arrivée sur le toit, elle n’avait plus faim ? À la descente, elle ne respirait plus. Le Gustave était bien peiné, il fallait se rendre à l’évidence, elle était morte d’indigestion sans avoir rien mangé ! Raconté comme ça, c’est pas terrible, mais en patois c’était tordant ! Il y en avait beaucoup qui ne comprenaient pas, elles riaient avec les autres pour ne pas avoir l’air plus bêtes. Pompon voyant l’allégresse générale sautait de joie et recueillait encore un peu de casse-croûte. La Fifate n’était jamais en peine d’histoires à dormir debout, personne ne s’étonnait, elle avait… son certificat d’études !

 

Au retour, avec le linge essoré et la buanderie sur la brouette, les commères se hâtaient pour être à la maison avant le retour de la saline de leurs hommes. Joséphine n’avait pas cette servitude, aussi elle s’arrêtait pour saluer et échanger quelques propos avec l’un ou l’autre. Elle était appréciée et chacun était content d’échanger les dernières nouvelles avec elle. Derrière son dos, on ne se privait pas de conclure : « La pauvre, elle n’est guère aidée par le Cailloche, celui-là y ne viendrait même pas lui chercher sa brouette ! ».

Pendant ces conciliabules, Pompon se laissait cajoler par les enfants. Ah ! que la vie d’un chien était agréable pour un jeune toutou. Surtout quand on sait faire le « cabot » et il savait le faire. Il y avait bien ce sapristi de Jeannot, un gamin qui ne venait au village que pendant les grandes vacances ; son plaisir s’était d’attraper le chien et de le jeter dans la rivière du haut du pont, simplement pour le plaisir de le voir nager… et il recommençait plusieurs fois de suite, jusqu’à ce que Fifate intervienne pour faire cesser ce jeu idiot.

Pompon  était célèbre dans tout le village, car c’était un exemplaire unique. Les « qui-savaient-tout », prétendaient que sa mère était une renarde engrossée par un bâtard quelconque. Les autres s’étonnaient que cet animal soyeux  soit la propriété du   Cailloche.  Personne ne savait qu’il l’avait trouvé tout tremblant et affamé dans un fossé qu’il curait. Il avait signalé sa trouvaille au garde-champêtre appariteur pour qu’il signale sa découverte quand il annoncerait les nouvelles du jour après avoir crié : Avis à la population ! et fait résonner son tambour ; il n’en avait rien fait et personne ne l’avait réclamé, alors…..

 

Ce garde-champêtre était un ancien combattant simple Poilu  de la Grande Guerre celle qui devait être la dernière, il avait laissé son bras droit du côté de la Main de Massige en Argonne. Aussi lorsqu’il avait postulé la fonction, il avait fallu qu’il fasse preuve de ses capacités.  Alors devant le Maire qui était aussi un ancien combattant, mais capitaine ; il avait fait entendre de sa main gauche, un tel roulement de tambour dans la salle du Conseil que les passants s’étaient arrêtés inquiets, croyant à un nouvel appel Aux Armes ! Son fils le Coco qui dépêché par sa mère  pour l’empêcher d’aller trop arrosé son bonheur s’il avait le poste rassura les inquiets et pour preuve leur dit, «vous savez quand y m’fiche une baffe de sa main gauche, y m’fait aussi mal que si c’était de la droite » !

L’unique sortie du  Cailloche, c’était pour aller acheter son tabac : du gros-cul Caporal et des feuilles à cigarettes : « Zig-Zag, le plus blanc, le plus solide ». Pompon le suivait, il restait cependant en arrière à distance suffisante pour éviter les coups de casquettes.

C’était le retour qui intéressait le chien, car certains jours le Jules s’arrêtait au Café de l’Espérance. Pourquoi celui-là et pas dans un des douze autres (pour un village de mille trois cents habitants), par ce que le propriétaire était de sa parenté. Un joyeux gaillard qui faisait honneur à sa cave, tellement que le jour de 1915 ou l’église touchée par un obus s’enflammait ; lui pompier volontaire n’avait pu monter à la grande échelle. Il s’en était suivi une pagaïe préjudiciable à l’édifice ! On en riait encore, eh ! oui.

Pompon était loin de ces préoccupations, bien que le Cailloche  essaie de lui en interdire l’accès : « t’va tout salir avec tes sales pattes », il se faufilait. « Laissez donc » disait la fille du cabaretier : la Marie dite comme il se devait   la Nini. Autant elle n’aimait pas les chats, autant elle aimait les chiens et celui-là en particulier. Elle lui réservait toujours un os viandeux, ce qui faisait dire par son père : « Chez nous les animaux mangent comme les hommes, si on fait le pot-au-feu, ils ont les os, si on mange une omelette, ils ont les coquilles ! ».

         Émile (prénom du cabaretier) était un plaisantin qui s’était fâché avec le parrain de son petit-fils. C’était un  mineur de sel « socialiste partageux » (on dit communiste présentement) qui expliquait sa doctrine ainsi : « Mon vieux Émile, partageux ça veut dire que tout ce que t’as m’appartient pour moitié ; par exemple t’as deux chaises, il y en a une à moi, t’as deux bouteilles de vieux Bordeaux, il y en a une a moi. C’est simple ! ». C’était très simple en effet. 

 

         On n’a jamais su comment Léon (le prénom du partageux), a séduit la fille d’un industriel en soierie de Lyon, qui comme vous le savez était la crème  de la caste des deux cents familles au XX° siècle, avant 1939. Comme c’était un frimeur, il voulut épater les « péquenots » de son village par sa surprenante richesse. Et voilà qu’un jour s’arrête devant le Café de l’Espérance, une rutilante voiture. Le cabaretier s’avance sur le pas de la porte, ahuri il s’exclame : « Nini, vient voir c’est Léon ! ». Tous les buveurs présents se précipitent et les Oh ! et les Ah ! fusent, d’autant que sort du véhicule un gentleman imposant par son costume et ses chaussures brillantes à vous éblouir, qui prend soin d’un air dégoûté à ne pas marcher dans le dépôt d’un troupeau de vaches, allant à la pâture, passé peu avant.

         Il en faut plus pour déconcerter Émile… Il s’avance vers la voiture, en fait le tour d’un air énigmatique et dit : « Mon vieux Léon, je ne crois pas que tu pourras repartir aujourd’hui. J’ai bien compté les roues de ton corbillard (le véhicule était noir respectable) il y en a quatre ; je prends les deux miennes tout de suite, en vrai partageux  je suppose que t’es d’accord. Note bien que je ne te demande pas de couper la roue de secours en deux ». Les éclats de rire ébranlèrent  tellement la superbe du parvenu qu’il s’engouffra dans son carrosse et disparut. Il n’est jamais revenu !

         Pompon lui, après s’être repu, se laissait caresser par la Nini, il ne s’en lassait pas. Cependant certaines fois la présence d’un buveur qui guignait sa fourrure gâtait sa félicité.

         C’était le Joujou Michaux . Marchand de peaux de lapin de son état, grand buveur, mais qui avait sa fierté ; c'est-à-dire qu’il ne voulait pas qu’on l’assimile à un ivrogne aussi en s’asseyant dans un bistrot, il commandait : une chopine et deux verres, en précisant qu’il attendait quelqu’un. Pour donner quelque véracité à son affirmation, il remplissait le deuxième verre. Le temps passant, le quelqu’un ne venait pas, le niveau de la chopine baissait. Lorsqu’elle était vide, il se levait en disant : « je m’en vais, si on me demande, faudra dire  que j’ai pas pu attendre, j’ai à faire » et il s’en allait chaloupant non sans avoir bu le godet destiné à son hypothétique interlocuteur. Il recommençait dans les douze autres cafés, je vous laisse imaginer la suite…

 

         Pompon se tenait éloigné de l’énergumène qui n’aimait pas les chiens, en étant souvent victime lors de ses tournées et ne se privant pas de leur donner des coups de godasse quand il avait la démarche assurée, heureusement ce n’était pas son naturel !

La guerre et son cortège de misères !

         Septembre 1939, les murs des bâtiments officiels se couvrent d’affiches mobilisant les Français pour aller combattre les Allemands. On ne disait pas encore les « nazis », on ne savait pas ce que c’était. Surtout dans les campagnes.

         Heureusement que les moissons étaient terminées, comment aurait-on fait sans les bras des mobilisés ? Restaient les vendanges, mais le vignoble lorrain était tellement réduit que les femmes suffiraient à cueillir le raisin qui la plupart du temps finissait en piquette ! Pour l’année suivante, pas de problème : nos vaillants soldats seront rentrés, après avoir f… une raclée aux Teutons. D’ailleurs, le président du Conseil l’a dit : « Nous vaincrons par ce que nous sommes les plus forts ! ».

 

         Vint l’hiver, c’était bizarre, rien ne bougeait le long du front et beaucoup de penser que les Allemands avaient peur de notre ligne Maginot. Certains soldats vinrent même en permission pour Noël. Au grand quartier général, Mme Gamelin, épouse du général en chef, tricotait pour nos pioupious qui venaient du sud et n’étaient pas habitués à notre climat. Dans les écoles aussi, même dans celles de garçons, lesquels n’étant pas doués tricotaient seulement des cache-nez, ils estimaient que compter les mailles était superflu. L’ouvrage fini était surprenant, l’écharpe avait une largeur de quelques centimètres à son début et finissait cinq fois plus large, ou l’inverse !

 

         Pompon, évidemment ne savait rien de ce qui se passait. Il était quand même intrigué par la tristesse de Joséphine  qui s’inquiétait pour son fils cadet parti garder la frontière dans un blockhaus. Le Cailloche  comme à son habitude passait les journées, somnolent devant la cuisinière, ne manifestant aucune émotion.

 

         Mai 1940, une fois encore, les Allemands sont entrés en France en passant par la Belgique. Ce n’est pas grave : « nous vaincrons par ce que nous sommes les plus forts ». Et puis on n’est pas seuls. Voilà qu’arrive au village un régiment de Polonais, ceux-là ont la rage… Ils proclament à tout va qu’eux se battront jusqu’au bout (de quoi ?). Ils vont même jusqu’à tirer sur les avions de reconnaissance ennemis avec les vieux fusils Lebel que notre ministère de la guerre leur a généreusement  octroyés. Avec pour résultat de déclencher un tir de représailles de l’aviateur teuton. C’est immédiatement le reflux dans les maisons !

         Pompon aime bien ces Polonais.  Ils le laissent entrer dans leur popote où il se pourlèche de mélanges inconnus, il prend du poids et son poil terni. La  Fifate  qui n’a peur de rien va dire leur fait aux soldats et leur interdit de le laisser se goinfrer. Et puis elle le confine avec la chèvre. Pompon n’aime pas ça, il trouve cet animal stupide ; il ne sait pas qu’il boit son lait, et puis il fait sombre dans le local. Il aurait préféré être mis au jardin, où il peut courir après les papillons, mais…c’est la guerre !

 

Ne laissez pas vos enfants lire la suite, elle est trop triste.

          Les mauvaises nouvelles et les « bobards » courent les rues, les prés et les champs. Chacun en a une ou un à communiquer à ses voisins : « Ils arrivent, ils sont à Metz, des patrouilles ont été vues à Château-Salins ! ». Les Polonais ont mis en batterie dans les jardins quelques mitrailleuses Hotchkiss de 13,2 modèle 1929 ! Ils attendent et promettent de faire un carnage chez les envahisseurs et de mourir dans la gloire. « Mon Dieu, mon Dieu ! » soupirent les femmes. Le curé a convié tout le monde, même les incroyants, à venir prier pour le salut de la patrie et la protection du village.

 

          On entend le grondement sourd du canon, des 105 disent ceux de 1914, qui prétendent avoir encore dans les oreilles les sifflements de ces engins de mort.

 Les grands-mères racontent les atrocités qu’on fait subir aux populations les troupes allemandes durant la précédente guerre (1914-1918). Ils ont incendié des villages entiers. Se sont saoulés à ne plus tenir debout et maltraiter femmes, enfants, vieillards. Ils ont fusillé ceux qui les regardaient avec trop d’insistance.

Dans un village voisin, ils ont abattu un garçon de treize ans qui était sorti dans la rue, portant une carabine à flèches. Les hommes de tous âges étaient réquisitionnés pour creuser des tranchées, encouragés à coups de cravache !

Et voilà que le régiment de Polonais, après avoir percé des trous dans les murets de jardin et même les murs de quelques maisons pour tirer avec les pétoires, se retire. Le village devient « un village ouvert » comme on dit d’une agglomération que l’on ne veut pas défendre ! Un grand silence se fait, plus aucun bruit guerrier ne s’entend. Au lieu de rassurer, cela inquiète.

Quelques hommes, la plupart des vieillards se rassemblent au café L’Espérance. Ils n’en n’ont plus ! L’anxiété est manifeste. Chacun regarde les autres attendant que l’un décide pour tous. Personne ne s’y risque ; si ça tournait mal …on ne sait jamais ? Où sont les valeureux Poilus de la guerre, la Grande qui devait être la dernière ? Ils ont peur tout simplement.

 

Enfin, une dizaine se décide ; il faut partir pour ne pas tomber aux mains des boches. Le lendemain matin, les voilà en route, ils vont à pied avec un baluchon de survie (rasoir, paquet de gros-culs, casse-croûte pour deux jours). À peine parti c’est déjà la zizanie : les plus jeunes cinquantenaires sont tellement pressés qu’ils récriminent contre les vieux accusés de ralentir l’exode ! L’un d’eux s’en prend directement au Cailloche : « Eh toi ! C’est pas passque t’as pas bougé ton c.. de ta chaise depuis des années que t’va nous faire prendre et avec un chien en plus ! »

En effet, la Fifate  a dit à Jules d’emmener Pompon par crainte qu’il aboie  après les envahisseurs. Le chien ne s’est pas fait prier, il est partant pour ce qu’il croit être une promenade. Il est un peu contrarié d’être en laisse par ce que ça l’empêche de courir après les nombreux papillons qui le narguent depuis les coquelicots du talus. Cailloche traîne de plus en plus, bientôt il se retrouve seul. Les autres sont loin devant et ne s’occupent pas de lui. Alors, il s’assied mange un casse-croûte et décide de revenir au village, sa chaise lui manque.

C’est fourbu qu’en fin de journée il frappe à la porte, Joséphine est surprise de le revoir sitôt. Elle devine que les autres fuyards n’ont pas voulu de lui ; elle en a gros sur le cœur, mais c’est comme ça. Elle ne fait pas de commentaire, ce serait superflu.

 

Jules sans un mot s’affale sur sa chaise devant la cuisinière, fait rougir le tisonnier, allume la cigarette qu’il s’est roulée et plonge dans sa somnolence de vieillard. Pompon retrouve son tapis et pense sans doute que l’on ne peut être mieux nulle part que chez soi !

Étrangement la guerre n’a pas encore abordé le village. Il n’y a plus aucune trace de combattants. À croire que les Allemands ont décidé d’ignorer la commune. L’administration française ne donne pas de consigne. Le Maire est désemparé, il a cependant fait recenser les caves pouvant servir d’abris. Il a bien fait, car tout à coup, le ciel résonne d’un duel d’artillerie, les projectiles passants au-dessus du village. C’est la panique augmentée par le hululement de la sirène. Tous se précipitent vers les abris où l’on s’installe tant bien que mal. La première nuit passe dans l’inquiétude. Le lever du jour rassérène quelque peu, aucun projectile n’est tombé sur les habitations. Quelques femmes décidées vont chercher de quoi nourrir adultes et enfants. Le boulanger a cuit une fournée, on ne manquera pas de pain. Le père Mathieu, propriétaire de la cave abri met en perce un tonneau de  « piquette » du pays. « Buvez, c’en est que les boches n’auront pas ». On boit pour lui faire plaisir, le vin du cru n’ayant jamais eu grande réputation !

 

Le sifflement des obus déchire toujours le ciel. Le matin de la deuxième journée, on apprend que des artificiers minent le pont du canal, les Polonais ayant négligé de le faire. À l’aube de la troisième journée, l’ouvrage saute, projetant ses constituants à des centaines de mètres, crevant des toitures, arrachant le coq du clocher, blessant une vache imprudemment laissée errante ; mais heureusement pas d’humains. Les soldats français se retirent, le lieutenant  les commandant explique au Maire que cette destruction va freiner l’avance ennemie quelques jours, le temps pour nos vaillantes troupes d’établir un front de résistance.

Toute la population est dans les caves, trois heures plus tard (pas une de plus) un coup de pied enfonce la porte de celle de Mathieu et un homme tout de gris vêtu apparaît pointant son fusil vers les villageois stupéfaits et apeurés. C’est un Teuton. Il est suivi par un officier qui poliment et en bon français ! Assure ne vouloir de mal à personne et seulement rechercher d’éventuels combattants français. Il n’y en a pas, il se retire en assurant qu’ils pouvaient regagner leurs domiciles, qu’ils n’avaient rien à craindre de l’armée allemande.

Tous sortirent soulagés d’être au grand jour, sans avoir été brutalisé et admiratif devant l’allure des vainqueurs. Quelques-uns firent même la comparaison avec l’armée française, à son désavantage.

 

Un détachement allemand s’installe à la mairie. Des motards ennemis parcourent les rues, toujours à la recherche de soldats français restés en arrière-garde.

Et Pompon commet la faute !... Une moto pétaradante passe devant chez lui, il s’apprêtait à faire une bonne sieste ! Furieux, il se précipite vers le trublion en aboyant sans doute des injures. Le fautif s’arrête et riant de voir ce petit chien en colère s’écrie : « Ah, petit chien bien téméraire ! » (Je n’ai pas mis l’accent) et il redémarre toujours joyeux.

 

  Incident banal direz-vous. Pas pour tout le monde. Un instant Joséphine a imaginé le Teuton dégainant et tuant le braillard. Jules, qui du fond de sa torpeur a suivi la scène, a vu sa maison incendiée et s’est vu avec la Fifate mis en joue et fusillé !

 Alors, en silence il emmène Pompon vers le petit bois du Mathieu, il a pris une corde. Joséphine retient ses larmes. Cailloche choisit une branche basse, saisit le petit chien qui remue la queue de contentement croyant à une câlinerie.   

Cailloche fait un nœud coulant et… Pompon meurt en agitant ses petites pattes comme pour dire adieu !

Ces événements sont véridiques, j’ai connu les personnages et Pompon.

 

Pour ne pas attrister les enfants, j'aurais pu raconter la fin comme suit :

Après son forfait Cailloche s’en retourna vers sa chaise. Il marchait lentement, ses rhumatismes le ralentissaient. Sur le pas de la porte, il fut assailli par une boule de poils, ressemblant à Pompon ! C’était bien lui, la corde qui l’étranglait avait cassé. Par un raccourci, il était arrivé chez lui avant son tortionnaire et maintenant lui aboyait toutes les injures qu’il connaissait.

Fifate décida qu’en conséquence il devait vivre et Jules ne put s’y opposer. Une telle fin aurait été plaisante, mais mensongère. Ce que je déplore !    

                                                                                                                              Jean Castelli, novembre 2012.

 

La casquette de l’officier Allemand.

 

C’est un village Lorrain qui ressemble aux autres. Sa rue principale est dénommée : « Grande Rue », à une sortie (ou entrée, c’est selon) il y a un vieux pont, la rue qui y mène évidemment c’est la « Rue du Pont ». Une particularité cependant une de ses voies est dénommée : « Rue du Puits Gros-yeux ! ? » Ce vocable est dû à la présence dans un renfoncement de mur d'une grosse margelle de puits ! , d’un grotesque grimace, serait-ce ses yeux exorbités qui ont fait l'appellation ? De toute façon, l’ensemble n’est plus visible !

Mais le site principal du bourg, c'est la « Place de la Fontaine ». Sur laquelle se situe le principal café du village, autrefois au temps du muet (et un peu après)  il abritait le cinéma qui fut victime de la concurrence des salles des villes, lorsque les déplacements humains furent facilités.

 

Occupant un côté complet de la place se trouvait le principal commerce dirigé par un homme multicompétences, Paul de son prénom. En effet, il assurait les métiers suivants : posticheur diplômé, transporteur de matériaux, coiffeur hommes et dames, taxis, garagiste, scieur ambulant de bois, représentant des pompes funèbres, était joint un commerce d'articles funéraires et de mercerie, réparateur (diplômé) de montres et pendule. À la demande, il s'avérait tueur de cochons. Dans l’harmonie municipale il trombone, également aux événements familiaux (mariages, etc.) et ce fait animateur de bals de village.

 

D’autre part citoyen d’un bourg construit entre une rivière et le canal, il ne peut se désintéresser des pêcheurs (à la ligne) aussi son magasin regorge du nécessaire halieutique !

Il est aussi marchand de cycles et de motos qu’il répare. Cependant, sur la façade du commerce, en grosses lettres se lit C… PHOTOGRAPHE. En effet c’est l’activité dont il est le plus fier. Pensez donc, fixer sur papier pour l'éternité (ou presque) les braves gens en costume de dimanche (souvent celui de leur mariage) pour que leurs successeurs se déchirent la possession de l'album où ne le jette ! On le retrouvera dans un marché aux puces.

Évidemment, il se fait éditeur de cartes postales qui sont collectionnées par les tenants du patrimoine et les maisons de la culture. C’est ainsi que l’artiste photographe ne disparaît pas complètement à son décès !

Bref comme vous pouvez en juger Paul était très occupé. Ah ! J’ai oublié de vous dire qu’il est aussi collectionneur de tout et n’importe quoi. C’est important pour la suite.

 

Mais ce n'est pas pour vous vanter ses mérites que j'ai entrepris ce récit. J’en reviens à la casquette :

Nous sommes en 1943 ou 1944, toute la France est occupée par les Allemands, le village de Paul aussi. Un matin (ou peut-être un après-midi) s’arrête devant son magasin une Mercédès décapotable dont descend un officier de l’armée exécrée, qui paraît de haut grade. Partant en permission, il vient acheter un souvenir pour sa famille. Pour avoir plus de facilité, il pose sa casquette, qu’il tenait à la main comme un gentleman, sur le comptoir.

 

La petite Jeannette, la fille de Paul, a bien vu le regard concupiscent de son père sur le couvre-chef, profitant de ce que le visiteur s’intéresse à des cartes postales, elle le jette derrière un colis en attente de déballage ! Le Teuton déçu n’a rien trouvé à son goût. L’esprit ailleurs il regagne sa voiture tête nue ! Son chauffeur qui s’est morfondu à l’attendre démarre en trombe.

La voiture, disparue au virage de la gare. La petite jeannette sort triomphalement de sa cachette la belle casquette et la tend à son père, lequel pâlit, en une seconde il a entrevu les conséquences de ce rapt et se voit s’effondrant sous la salve d’un peloton d’exécution ! La pauvre fillette ne comprend pas le courroux de son géniteur, elle voulait tellement lui faire plaisir.

Depuis, Paul s'attend tous les jours à être emmené par la Gestapo ; il a préparé sa réponse à un interrogatoire, à savoir qu'il ne s'était pas aperçu de la présence dans son magasin dudit objet. Mais les semaines passent sans réaction des occupants. Sans doute, l'officier avait-il plusieurs casquettes, peut-être avait-il été envoyé sur le front russe ?

En 1944 année décisive comme vous le savez. Les résistants du canton provoquent quelques dégâts aux voies ferrées, ce qui déplaît fortement aux Allemands. Au début du mois de septembre, une compagnie de doryphores (surnom rappelant leur voracité pour les denrées françaises) se déploie dans le bourg et investit les maisons, les fouillant scrupuleusement. Ils soupçonnent les autochtones de détenir des armes.

Chez Paul, c’est l’affolement. C'est sûr, ils vont trouver la casquette ! Toute la famille réfléchit dans la peur. On envisage de la brûler, mais en aura-t-on le temps, brûlera-t-elle complètement, elle porte tout de même un insigne métallique. Comme vous le voyez, il y a de quoi se tourmenter.

 

Tout à coup, la porte du magasin s’ouvre dans un fracas de bottes et d’injonctions gutturales. C’est l’envahissement par une vingtaine de soldats inquisiteurs. Panique ! Femme, enfants se voient mourir après avoir été torturés.

C'est dans l'adversité que se révèlent les héros… Paul s'est enfui casquette à la main et s'est engouffré dans les W.C. Il jette l'encombrante dans la cuvette, évidemment, elle ne disparaît pas, même sous la pression de la chasse d'eau. Il entend la soldatesque ouvrir violemment les armoires, renverser leur contenu, menacer. Les enfants pleurent. Madame Paul tente de garder sa dignité malgré sa peur. 

Comble de l’adversité de sa cachette Paul les entend venir. Ils sont à deux pas, ils vont ouvrir la porte ! Alors fi de la pudeur, il se déculotte et s'installe sur la lunette comme poussée par une envie pressante. Pour plus de vérité, il se tient le ventre, ainsi il dissimule la casquette.

Et ils ouvrent la porte, ils sont trois qui éclatent d’un rire épais plein de mépris à la vue du petit Français transi d’angoisse. Ach ! Qu’elle est bonne, ils en auront du succès en la racontant à la compagnie…Pauvres niais qui n’ont pas deviné le subterfuge.

Enfin, ils s’en vont, Paul peut se reculotter. Malgré les protestations de son épouse, il repêche le trophée pour le montrer aux copains du « Café du Commerce » en espérant passer à la postérité.

Cette anecdote m'a été racontée par la petite Jeannette elle-même, c'est vous dire que je n'ai rien inventé.

                                                                                                                                 Essey les Nancy, février 2012.

 

La poussette à cheval.

 

Mai 1940. Les troupes françaises sont contraintes à se replier sur des positions prévues à l’avance, comme veut le faire croire l’État major. À fin de lancer l’offensive définitive ! En réalité c’est la déroute.

 

Mademoiselle Marie, dite Nini (comme le veut la coutume), habite au quatrième étage d’un immeuble art nouveau. De cette hauteur, elle entend le grondement de l’artillerie, probablement allemande, car la française n’a plus les moyens de riposter.

Les alertes aux bombardements qui se succèdent depuis des mois mettent la population sur les nerfs. Les bobards sapent le moral, et aussi l’arrivée imminente des troupes allemandes.

 

Dans l’immeuble les locataires des deux étages nobles (premier et deuxième) sont déjà partis. Ils ont confié leurs clefs à la Lucie, technicienne de surface (à l’époque on disait simplement femme de ménage) chargée de l’entretien des communs, surtout du vaste escalier en belle pierre.

 

Mademoiselle Marie qui a en charge son neveu  orphelin, l’a envoyé dans son village natal, chez la tante Fifatte (patois de Joséphine) pour le mettre à l’abri.  De quoi ? elle ne sait pas trop, mais elle a jugé que c’était mieux.

Un matin, alors qu’elle revient de l’épicerie elle rencontre sur le deuxième palier la Lucie, balai en mains. , on parle de l’arrivée imminente des « boches » et des exactions à craindre de la soldatesque. Lucie entreprend de raconter qu’en 1917 (de celle qui devait être la dernière) dans son village occupé un obersleutnant a commandé de fusiller un gamin qui s’était rendu coupable de l’avoir menacé avec un fusil à flèches !

 

Ah mon dieu !, gémit Nini qui spontanément pense à son neveu. Ce casse-cou indiscipliné est bien capable de jouer les fanfarons, ce  n’est pas la Fiffate et son mari le Cailloche qui ont l’autorité pour l’en empêcher. Alors c’est décidé Mademoiselle Marie va se lancer au milieu du flot de réfugiés pour rejoindre son neveu dans un village du Lunévillois, à environ trente kilomètres.  Où elle est née.  

De ce pas, elle va prévenir ses employeurs. Elle est « économe dépensière » dans une fondation américaine  qui a créé des foyers pour étudiants déracinés. Pour que vous ne me preniez pas pour un hurluberlu, je vous précise que « l’économe dépensière » est la personne qui décide de l’importance de ce qui aura dans les assiettes des pensionnaires. Rôle combien éminent !

Les patrons, bravent gens comprennent l’inquiétude de Mademoiselle Marie. D’ailleurs, eux-mêmes ne savent pas ce que sera leur avenir et acceptent son départ en lui assurant qu’elle aura toujours sa place parmi eux. Soulagée, de retour à son quatrième étage, elle entreprend de faire l’inventaire de ce qu’elle va emmener, pas question de laisser aux boches le sucre, le chocolat, l’huile et autres  victuailles, même pas les cornichons ! Après avoir fait des paquets plutôt volumineux se pose la question du transport ? Elle n’a évidemment pas de voiture, même pas de bicyclette.  Alors ?

 

 Eurêka ! La poussette stationnée dans le hall d’entrée, qu’utilise en temps normal la jeune mère du troisième étage fera l’affaire. D’autant qu’elle est déjà partie et que le temps normal n’est plus qu’un souvenir. Et voilà Mademoiselle Marie en route, trop chargée la poussette n’est pas facile à manier et les roues « couinent ». Mon Dieu pourvu qu’elles tiennent !

Alors qu’elle terminait d’amarrer son paquetage sur le trottoir, elle aperçoit M*** habitant à deux maisons de là, sortant sa voiture. Peut-être est-ce l’aubaine ? Entre voisins on ne peut que s’entraider. Elle va dans sa direction, l’autre fait mine de ne pas la voir, mauvais présage, et en effet à sa demande de covoiturage (BlaBlaCar n’existait pas à l’époque), il lui répond « Par les temps actuels, chacun pour soi. Pourquoi voudriez-vous que je me détourne par Lunéville, alors que je vais en Auvergne ? »

Mademoiselle Marie, comprends alors qu’elle doit s’armer de courage. Heureusement, elle n’en manque pas. Et puis à son arrivée au ciel elle n’oserait pas se présenter devant sa sœur s’il était arrivé malheur à son fils par sa négligence. Cette éventuelle et triste perspective la galvanise !

Elle prend la route et se trouve bientôt au milieu d’une cohue de miséreux où se mêlent les adultes grognons, les enfants qui pleurent, les vieillards qui essaient de suivre le rythme, les chiens, les chevaux qui tirent les chariots  surchargés et même des chèvres. Certains viennent de Belgique ou du Luxembourg. Ils sont exténués n’ont rien mangé depuis plusieurs jours n’ayant pu se ravitailler dans les commerces ou ferme sur leur passage : elles avaient déjà été vidées par leurs prédécesseurs. La chaleur est extrême, le soleil frappe fort ajoutant la soif à la souffrance. Beaucoup s’arrêtent aux fontaines publiques, provoquant le ralentissement de la horde et les invectives ! Et puis il y a ces avions qui tournent là-haut comme des vautours, mitraillant parfois ces pauvres hères. Alors c’est la panique, tous cherchent un abri dans les fossés, sous les charrettes où l’on se bouscule pour avoir une place en chassant ceux qui y sont. Il n’y a plus de solidarité ! Ou si peu. Des morts sont étendus dans les prairies voisinant avec les cadavres des bovidés.

 Nini s’arrête inquiète, elle a entendu un grincement inquiétant du côté des roues de son attelage. Le temps qu’elle se penche pour détecter le problème, un malotru impatient la bouscule en lui gueulant que ce n’est pas l’endroit pour faire la sieste ! Pauvre imbécile marmonne-t-elle intérieurement. Elle décide alors que sa place n’est pas au milieu de ces fous.

Un instant elle envisage de retourner à son quatrième étage. Mais le devoir lui ordonne de continuer par un autre chemin. Lequel ?  Mais tout simplement par le chemin de halage du canal de la Marne-au-Rhin. Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? pense-t-on dans la tourmente ?

 

Enfin le calme. Pour le moment elle est seule et souhaite que cela dure. Une péniche esseulée navigue tirée par deux braves chevaux, conduits par un jeune homme. Elle vient de Hollande. Au passage les mariniers lui font de grands gestes semblant lui proposer de la prendre à bord. Braves gens ! Il y en a  encore ! Mais Mademoiselle Marie, outre qu’elle se méfie estime qu’elle ira plus vite à pied et elle est pressée.

 

Nini chemine entre les roseaux des berges et les peupliers. Pas un bruit ne trouble l’atmosphère en dehors du vent. On n’entend plus le canon ! Elle s’inquiète, on est en guerre tout de même. Ne se voit pas l’ombre d’un soldat. Ah ! la France est bien défendue ! pense-t-elle… Tiens qu’elle est cette effervescence à environ cent mètres devant. Son instinct lui suggère de se détourner. Mais comment ?... Elle est prisonnière du halage ! Bon, advienne que pourra, je fonce se dit-elle.

Ce qu’elle voit la sidère ; il y a là une mitrailleuse encadrée par cinq soldats Français, dont un sergent. Plutôt cinq troufions fagotés et avinés. Ils sont là pour empêcher les ennemis de traverser le canal. Mortel ennui, ils ont très vite compris que le capitaine (instituteur dans le civil) ne faisait qu’appliquer une directive d’État-major irresponsable. « Nous vaincrons par ce que nous sommes les plus forts ! » avait prétendu le président du conseil. Seulement cette conviction n’était pas partagée par les militaires hauts gradés. Il en était résulté la débâcle.

Alors, les « braves » avaient convenu qu’ils n’étaient pas des héros et qu’ils n’avaient pas vocation à l’être ! Ils s’installèrent une « cagna » la plus confortable possible. Souhaitant qu’on les oublie. Chacun à son tour allait se ravitailler en vin rouge au plus proche village. Pour la viande les poulaillers et clapiers des fermes isolées suffisaient (les fermiers s’étonnaient de l’appétit des renards). Le lait n’était pas de leur goût. C’est tout dire ! Ils y avaient bien quelques inconvénients à leur « villégiature » comme de ne pas être reconnus comme des combattants et même d’être méprisés pour leur fainéantise. Certaines cultivatrices dont le mari était au front (le vrai) avaient sollicité leur aide. Ouh la la ! pas question, un soldat ne déserte pas son poste.

Voilà qu’arrive une femme. On va se faire du bon temps pensent-ils. Les pauvres, ils ne savent pas que c’est la Nini et son caractère bien trempé. Le sergent se précipite comme un gentleman. «Je vais vous aider laisser moi faire--enlever vos sales pattes de là (il s’était emparé du guidon), rétorque la marcheuse. Oh ! mais ne faites pas la fière je ne voulais qu’aider—Les autres s’approchent—Vous ne refuserez pas un petit baiser à des soldats qui risquent leur vie tous les jours ?—Si vous continuez vous aurez droit à une bonne baffe—Oh ! mais pour qui elle se prend celle-là ?-- leurs mains se font baladeuses » Mademoiselle Marie comprend ce qu’elle risque de ces salopards. Prenant à pleins bras les brancards de la poussette en rage, elle en cogne les tibias de ces effrontés. Bien sûr le chargement se répand dans le canal. Adieu chocolat, sucre, etc. …

Les soudards injurient ce dragon féminin furieux. Trois d’entre eux ont les jambes en sang et auraient besoin de soins infirmiers. Mais comment justifier de telles plaies alors qu’il n’y a pas eu bataille ?

 

En larmes, Mademoiselle Marie poursuit son chemin. Dans ces voyous elle ne reconnaît pas l’armée française. Elle qui pendant la Grande Guerre servait dans le café familial les gentils poilus au repos. Aucun ne lui avait jamais manqué de respect !

Elle marche depuis trois heures,  elle estime qu’il lui en faudra encore autant pour être à destination. Elle voudrait bien faire une halte, mais maintenant elle ne considère plus le halage comme sur.  Alors, elle marche sous un soleil de plomb, elle est assoiffée, mais n’a plus rien à boire. Elle maudit encore ces pseudo défenseurs de la patrie responsables de son dénuement.

Elle est rejointe par l’attelage tirant la péniche rencontrée auparavant. Le jeune conducteur lui renouvelle qu’elle peut se joindre à eux. Dans un français approximatif, il lui explique qu’ils vont rejoindre le Rhin et s’arrêteront à Bâle en Suisse. Ensuite ils verront venir. Elle lui rétorque que le Rhin est certainement entièrement sous contrôle allemand qu’ils risquent l’emprisonnement et peut-être pire. Le jeune homme éclate de rire et lui fait remarquer qu’ils sont Hollandais donc neutres en conséquence la guerre ne les concerne pas ! Encore un qui s’illusionne pense Nini comme elle a raison.

Ragaillardie par cette sollicitude, elle reprend le chemin, bien fatiguée cependant. Comble de malchance une des roues de la poussette s’en désolidarise. Comment faire avancer cet engin sur trois roues, là est la question ! Mademoiselle Marie ne voit que deux solutions, l’abandonner là ou la jeter dans le canal. Mais c’est une personne de devoir, elle pense qu’elle n’a fait que l’emprunter et qu’il lui faudra la rendre un jour. Elle est consciente que ce ne sera pas tout de suite, mais cela viendra. Elle ne voudrait pas que son honnêteté soit contestable !

 

Tiens, que sont ces trois hommes armés, habillés en partie comme des soldats ? Pauvre Nini l’anxiété la gagne, rappelez-vous sa précédente rencontre avec des militaires. Pour compliquer, ceux-là ne parlent pas français. Ce sont des Polonais venus se battre pour la France ! Et malgré leur réputation, ils sont à jeun. L’un d’eux s’approche et par gestes explique qu’il va réparer la poussette. Il ne lui faut pas plus d’un quart d’heure pour ce faire et voilà le véhicule prêt à continuer. Mademoiselle Marie se confond en remerciements. Elle leur aurait bien  donné le chocolat qu’elle avait emporté, mais maintenant il est au fond du canal ! Alors chose tout à fait exceptionnelle de sa part, elle embrasse (que sur les joues bien sûr) ses sauveurs. Ainsi en partie soulagée elle repart.

 

Il est dit que son chemin sera un chemin de croix ! Pendant son arrêt réparateur, la péniche hollandaise l’a dépassé. Elle se trouve à quelque cinq cents mètres devant. C’est alors qu’un vrombissement annonce  une catastrophe. C’est un avion allemand qui repérant le bateau le mitraille. Le marinier à la barre s’écroule. Pour l’assassin ce n’est pas suffisant, il bombarde la péniche qui coule avec les mariniers. Ne restent sur le hallage que les chevaux et le jeune homme, leur employé. Celui-ci, hagard crie pleure, tend le poing à l’aviateur qui évidemment est déjà loin de son forfait. Il déharnache les percherons qui restent cois, ont-ils senti le drame ? Niklas (c’est le prénom du jeune homme) est anéanti. Il ne voit pas d’issue à son malheur, ses employeurs étaient ses seuls liens en ce monde. Pour lui la solution c’est de les rejoindre dans la mort.

Nini qui a vu la tragédie survient, elle voit l’adolescent sur l’extrême bord de la berge penché vers l’eau sale. Elle comprend son intention, elle crie : « non ! Il ne faut pas, pense à eux. Ils ne seraient pas contents ! » Surprit le jeune homme, le visage ravagé de larmes lui répond par un haussement d’épaules. C’est  plus que des paroles, c’est l’affirmation de la fin. Mais il a affaire à une maîtresse femme. Sans lamentations inutiles, elle lui fait entrer dans la caboche (c’est son expression) que sa vie ne peut pas se terminer si tôt. Elle lui fait comprendre qu’elle va le conduire chez le maire de son village où arrivant avec deux chevaux, il sera bien accueilli. Tous les équidés ayant été réquisitionnés par l’armée.

Niklas sans conviction fait signe qu’il est d’accord pour la suivre (ouf ! pense Nini) et lui explique qu’elle fera la suite du trajet sur un des chevaux. Mademoiselle Marie tout d’abord renâcle puis les ampoules à ses pieds et la fatigue emportent ses hésitations. À la guerre comme à la guerre, honnis soit qui mal y pense, etc.. ! Et la caravane avance. La poussette fixée sur la croupe du deuxième cheval.

Enfin voilà l’entrée de son village, en haut de la rue du Pont. Évidement il n’y a pas de comité de réception les autochtones se calfeutrent. Cependant comme dans tous les patelins, une vieille (lisez une ancienne) guette derrière ses rideaux. Il faut bien savoir ! C’est le cas de la Marthe P** qui voit arriver l’attelage. Elle se frotte les yeux et reconnaît la cavalière, stupéfaction ! Elle s’écrie : « Jules (c’est son mari) vient voir la Nini R** à cheval—t’as encore une hallucination, tu devrais voir le médecin—Non c’est la vérité. Puisque tu n’me crois pas, j’vas chez la Rosalie ».

En un instant la rue se remplit. Pensez donc la Nini à cheval c’est extravagant. Et chacun de commenter en rappelant que le père était déjà un original ; lui qui prétendait attendre que les vaches mangent du raisin pour boire du lait, ou qu’il ne cultiverait sa chenevière que quand elle serait sur tréteaux pour ne pas avoir à se baisser ! D’autres zieutaient les chevilles de la cavalière, laquelle consciente ne cessait de tirer sur sa robe. La maison de la Fifatte construite sur les anciens remparts était en retrait de la rue. Elle fut très surprise lorsque la Justine M*** vint lui annoncer l’arrivée d’une cavalière qui se dirigeait vers chez elle. Pas contente d’être dérangée (elle triait des lentilles, travail qui demande de l’attention) elle alla quand même voir. Son entendement chamboulé, dans un premier temps lui interdit toute parole ! Mais à peu de secondes, indignation oblige. Elle admoneste vertement la Nini qui s’attendait à un autre accueil. Enfin se montre le neveu. Grandes embrassades, larmes de joie, etc…     

La Fiffat n’est pas contente, elle n’aime pas l’extravagance, comme elle dit. « C’est la nouvelle mode c’te façon d’arriver chez les gens et en plus sans les prévenir –mais tante, si tu savais ce qui se passe sur les routes—n’empêche qu’on doit bien se tenir dans toutes les circonstances—peut-être mais si je n’avais pas rencontré ce garçon avec son attelage je ne serais pas encore rendue. Avec mes pieds sanguinolents, je n’aurais pu continuer.—oui à propos qui c’est q’çuila (en montrant Niklas)—Je te raconterais, mais le pauvre garçon a vécu un drame épouvantable. Il faut que je le conduise chez le maire, c’est toujours le père V*** ?-- oui, mais pas à cheval, de la tenue quand même ! »

Pendant cette conversation peu amène, Niklas a craint pour son sort. Mademoiselle Marie lui fait signe de la suivre. C’est accompagné de tout un cortège, surtout de galopins, qu’ils arrivèrent devant chez le maire. Il n’avait pas ouvert ses persiennes pour voir sans être vu. Aussi fut-il conscient et apeuré par l’attroupement formé sous ses fenêtres. Surtout par les deux chevaux dont il ignorait l’appartenance. Il recommanda à son épouse qui se précipitait : « surtout n’ouvre pas la porte, ils vont nous envahir. On ne pourra plus s’en débarrasser ! » Comme vous le voyez, la conscience de certaines élites s’était rétrécie. Mais aller donc empêcher une femme d’aller au bout de ses intentions ? Puisqu’il lui était interdit d’ouvrir la porte, elle ouvrit une fenêtre !

 

Un AH ! général l’accueilli, aussitôt le ressentiment des villageois éclata. La Justine, la plus délurée l’apostropha : « Valentine (c’était le  prénom de la mairesse) on a à parlé à l’Eugène (c’était le prénom du maire) en temps que maire—Je vais voir si y peut venir—y a pas si y peut, faut qui se remue ! » Enfin monsieur le maire se présente : « Qu’est-ce que vous me voulez—on t’amène (c’est toujours la Justine qui parle) un garçon sans famille, polonais qui ne parle pas français—qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse et d’abord qui c’est qui l’a amené ici ?—c’est la Nini R***de Nancy—et ben qu’elle le remmène ! » Niklas qui a compris n’être pas accepté, sans rien dire, saisit la bride des chevaux et tournant le dos à tous le monde prend la direction du canal. Il part. C’est la consternation chez les villageois. C’est alors que se manifeste l’Auguste P***. Aux précédentes élections, il s’est présenté sans succès contre l’actuel premier magistrat : « Dis donc Eugène t’as pas été élu pour te reposer. Un pauvre réfugié appel au secours tu dois t’en occuper !—toi t’as pas de leçon à me donner et d’abord la commune n’a pas de budget pour secourir les errants ». Alors là ! Mademoiselle Marie, ce fâche et d’un ton péremptoire interpelle l’Eugène : «Ce n’est pas un vagabond, si un aviateur boche n’avait pas détruit la péniche et tué les mariniers qui l’employait  il aurait toujours un logis et de quoi se nourrir. En plus de tout le long de mon trajet, c’est le seul, sauf d’autres Polonais, qui m’a aidé alors que j’étais prête d’abandonner. Je vous somme de le secourir !—t’as rien à m’obliger la Marie, t’es même pu du village. » La Justine qui était restée sans rien dire, selon elle depuis trop longtemps, décide de reprendre la polémique : « Eugène, t’es qu’un imbécile. Alors que toutes les bêtes de trait ont  été réquisitionnées, voilà qu’on t’amène deux beaux chevaux qui serviraient à tous et tu laisses passer l’occasion ! » Le maire qui n’aurait jamais cru la Justine si sensée reste coi. Enfin il se décide et déclare accepter de prendre en charge Niklas et ses chevaux, en insistant bien sur les chevaux.

Tous à la joie, les autochtones se hâtent de rattraper Niklas. Au milieu des chants et rires, le garçon est ramené chez le maire. Lequel a repris sa suffisance, comme si c’était lui le héros de la fête. Il alla même jusqu'à s’écrier : « Il ne manque plus qu’un feu d’artifice ! » À ce moment une énorme détonation retentit… C’était le pont du canal qui explosait, il avait été miné par l’armée française dans le but de retarder l’avance allemande. Heureusement, il y eut seulement quelques dégâts matériels, mais pas de victime.

Pour que vous sachiez tout, apprenez que Niklas resta jusqu’à la fin de la guerre. Le secrétaire de mairie lui délivra des vrais faux papiers le rajeunissant. L’institutrice lui apprit le français en accéléré. Il avait reçu la consigne pour sa tranquillité de faire le simple d’esprit lorsqu’il y avait des contrôles. Ce village lorrain fut le seul à cette période de compter un habitant de plus alors que tous les autres du nord de la France se vidaient devant l’envahisseur !

Ces événements m’ont été comptés par Mademoiselle Marie elle même, ce qui les authentifies indubitablement.                

                                                                                                      Essey les Nancy, octobre 2016.

 

 

 L’affiche et le pont.

                                          Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines.

                                          Ami, entends-tu ces cris sourds du pays qu’on enchaîne.

                                                                                                        Le chant des partisans.

 

C’est une petite ville, mais qui a sa grandeur. En effet une importante aciérie y fait vivre la population. Ses produits depuis longtemps ont une certaine renommée. Aussi les Allemands s’en sont emparés pour leur besoin d’armement. Les ouvriers n’ont pas eu le choix, ils furent aussitôt réquisitionnés.

 On peut contraindre les corps, mais pas les cœurs. En effet, aussitôt le directeur « vert-de-gris » (couleur de la tenue des envahisseurs, d’où le surnom) en fonction. Les ouvriers jusque là, réputés pour leur productivité devinrent comme touchés par une maladie surprenante : leur rendement baissa de moitié, beaucoup furent placés en arrêt de travail par les médecins pas dupes, mais d’accord pour collaborer à entraver la puissance du Reich.

Bien entendu, les autorités nazies se préoccupèrent de cette endémie. Ils installèrent sur place une kommandantur pléthorique pour ranimer la classe ouvrière !

 

À l’extrémité de la ville existait une école primaire, bien dénommée : « L’école du faubourg ». Sa directrice, une belle blondinette attirait le regard des hommes. Seulement le regard, car son mari, Loulou, était boxeur de haut niveau, ce qui explique tout. D’ailleurs Monsieur le Maire qui se faisait équilibriste entre le maréchal et le général, avait  nommé le boxeur, professeur municipal de « noble art ». Ce qui lui avait évité d’être requit pour le STO (service du travail obligatoire). Et puis, il faut bien le dire le maire lui aussi était contemplatif de la blondinette, qui en profitait pour récolter bien des avantages pour son école.

 

Alors tout va bien pensez-vous. Non, car à « L’école du faubourg » cohabite avec le couple directorial, un couple atrabilaire maréchaliste inconditionnel. Lui a été mortifié de n’avoir pas été nommé directeur, on lui avait seulement confié la classe de cours moyens. Son ancienneté lui donnait la primauté pensait-il. Sa femme était de cet avis et déversait sa rancœur geignarde auprès de toutes ses connaissances qui derrière son dos en ricanaient ! En attendant sa revanche, il notait scrupuleusement les manquements à l’orthodoxie de la directrice. Ça pouvait servir ! Sa femme lui avait fait remarquer que de la classe de la blondinette on n’entendait jamais chanter : « Maréchal nous voilà » l’hymne collaborationniste. Il avait signalé ce manquement à l’inspecteur d’Académie qui par précaution avait assuré qu’il transmettrait en haut-lieu. Mais n’en avait rien fait, il y avait trop de paperasses à remplir, en plus, il n’était pas fervent du Vichysme. Ne constatant aucune réaction de la hiérarchie, les atrabilaires en conclurent que la directrice était protégée par la « Franc-Maçonnerie » (bien qu’officiellement dissoute, officiellement seulement !). Ce qui augmenta leur hargne.

Et encore, ils ne savaient pas tout, par exemple que Loulou était membre éminent de la Résistance. Il se servait de la boxe pour conduire les opérations clandestines. Les combattants clandestins recevaient dans leurs gants les convocations aux réunions ou aux actions. C’était subtil et discret !

 

Voilà que la kommandantur excédée des destructions ou sabotages décide de réagir. Les murs de la ville se couvrirent d’affiches jaunes sur lesquelles il était d’abord écrit que le maréchal avait librement décidé la collaboration entre les deux pays pour lutter contre le bolchevisme et ses suppôts. Les Français devaient donc suivre ce bon père de la Nation. Injonction gentille, aussitôt suivie de menaces : Tout individu s’étant rendu coupable d’action nuisible aux forces allemandes serait fusillé avec dix otages. Ceux qui auraient eu connaissance de ces projets et ne les auraient pas dénoncés seraient déportés.

Tout d’abord des humoristes patriotes corrigèrent les fautes d’orthographe de ce texte à la peinture noire. Les occupants étaient dubitatifs, ces rappels au bien écrire, étaient-ils affables ou hostiles ? Ils furent fixés lorsque plus de la moitié des affiches disparurent arrachées. Ils durent recommencer l’opération, cette fois  sans faute. Ainsi estimaient-ils qu’il n’y avait plus motif de les arracher ! Erreur, elles subirent le même sort ! Sauf une qui était restée collée sur un pied droit de la porte d’entrée de l’École du Faubourg.

L’atrabilaire la remarqua, s’arrêta un instant devant, plongé dans une profonde réflexion (en était-il capable ?). Il se hâta vers son domicile, à peine entré, il s’écria : « J’AI TROUVÉ ! ». Il n’alla pas jusqu'à crier : « Eurêka ! ». La première réaction de madame atrabilaire fut : « enlève tes chaussures, tu vas salir le plancher que je viens de laver ! ». Avouez qu’un tel accueil était réfrigérant. Monsieur atrabilaire emporté par son génie n’y fit pas attention. Il expliqua tout de go qu’il ferait la prochaine leçon de lecture devant l’affiche, ce qui lui donnerait également l’occasion de faire un cours d’instruction civique, évidemment à la gloire du maréchal ! Madame atrabilaire admira le génie de son époux et l’encouragea vivement. Ajoutant que la préfecture mise au courant le proposerait sans doute à la reconnaissance du maréchal.

Le lendemain qui était un jour de février, mois d’un hiver froid à moins cinq, l’atrabilaire au lieu de faire entrer les élèves en classe les dirigea vers la porte. La Blondinette surprise l’interpella pour connaître son projet. L’air méprisant, il lui répondit que non seulement il allait apprendre à lire, mais surtout à être de bons petits Français à ces enfants qui étaient l’avenir ! La directrice lui fit remarquer qu’il pouvait le faire au chaud en classe et lui montra certains jeunes insuffisamment habillés, restrictions obligent, pour supporter le froid. L’atrabilaire méprisant lui répondit : « Il faut souffrir pour être valeureux ». Nul doute que la discussion allait s’envenimer lorsque le petit Gaston  s’écria : « Mais monsieur, on ne peut pas la lire l’affiche elle est collée à l’envers ! ». Stupéfaction de l’atrabilaire contrarié dans son projet. Satisfaction de la blondinette qui se voyait dispensée d’une altercation dangereuse.

 

Cependant «l’atrabilaire frustré » n’entendait pas renoncer. Sur les conseils de  son épouse, il alla à la mairie signaler l’anomalie. Il fut mal reçu, d’abord parce qu’il s’y présenta à midi moins dix alors que chacun s’apprêtait à partir déjeuner et comme lui fit comprendre un chef de service (résistant incognito) l’affaire n’avait pas été menée par les services municipaux et concernait les occupants. Si les colleurs teutons avaient abusé de l’alcool de mirabelle confisquée, c’était de leur responsabilité.

Autrement dit : « qu’il aille se faire voir à la kommandantur ! ». Comme d’habitude, il se confia à sa moitié qui l’encouragea à faire cette démarche. Il objecta cependant que pour y accéder, il fallait monter un escalier extérieur de douze marches ce qui le rendrait visible des passants. Madame atrabilaire le traita d’abord d’imbécile puis lui donna la marche à suivre à savoir qu’en s’y rendant après la tombée de la nuit, le col de son manteau relevé et son chapeau enfoncé on ne le reconnaîtrait pas. Consolidé dans la justice de sa démarche, il là fit. Mais l’officier nazi ayant si souvent été ridiculisé par ces malins de Français voulut voir par lui-même ce qu’il en était. Et voilà l’atrabilaire cheminant à côté de l’officier. Cela ne manqua pas, le père d’un élève croisa le couple, se retourna plusieurs fois exprimant sa réprobation par plusieurs : « ah ça alors ! ». Ce n’était pas fini se trouvant devant l’affiche, ils durent constater qu’elle était à l’endroit ! Le teuton rouge de colère s’écria (je ne mets pas l’accent) : « vous devriez avoir honte, vous qui êtes chargé de conduire les enfants dans le droit chemin et être complice d’une action destinée à ridiculiser l’armée du grand Reich. Vous mériteriez d’être déporté ! » Là-dessus, il claqua des talons et s’en alla à grands pas en grommelant des injures, laissant l’atrabilaire vert de peur. La Blondinette avait suivi la scène depuis sa fenêtre se réjouissant de l’embarras de son collègue. Elle savait que des préposés à la voirie (résistants anonymes aussi) étaient venus coller à l’endroit cette fois, une autre affiche sur la première. Pour accentuer sa confusion elle lui cria de rentrer se mettre au chaud ! cruel vous ne trouvez-pas ?

 

Le malheureux désespéré. Comme à l’accoutumée se confia à sa femme qui lui rappela que le maréchal n’avait pas capitulé à Verdun (elle faisait l’impasse sur la poignée de main à Hitler en gare de Montoire) qu’il devait suivre son exemple et patati et patata…Le lendemain donc, il planta ses élèves devant l’affiche a laquelle il tournait le dos. Attirant leur attention, il allait commencer sa harangue lorsqu’encore une fois de plus le petit Gaston l’apostropha : « Monsieur…Monsieur, regardez, y a quelque chose d’écrit sur l’affiche ! ». Ce qu’y lut l’atrabilaire le glaça : « mort aux boches et aux collaborateurs ». En noir sur jaune et l’on vit l’instit terrassé (pas par la calomnie de Beaumarchais) s’écrouler tentant de respirer avec de grands gestes. Les secours alertés le transportèrent à la clinique de l’usine où il sombra dans un abîme profond.

 

À son réveil, un dragon tout noir le regardait sans aménité pour ne pas dire avec férocité. C’était madame atrabilaire qui loin d’être touchée par sa détresse le rendit responsable des quolibets que se permettaient à huis-dos (Châteaubriant,mémoires d’outre-tombe) ses relations ainsi que la perquisition faite par la kommandantur à leur domicile, alertée sans doute par quelqu’un qui leur voulait du bien !

Ceux qui le virent à sa reprise d’activité ne reconnurent pas l’enseignant arrogant d’avant. Il laissait les élèves à l’abandon, corrigeait à peine les devoirs. Mettant des mauvaises notes, sans doute par vengeance, même à ceux bien faits. Ne répondait plus à madame la directrice la regardant sans la voir ! Bref, il n’était plus là. Sa femme avait beau l’exhorter à se ressaisir, il restait prostré. Elle menaça de le quitter. Il soupira comme de soulagement ! L’inspecteur d’Académie vint le convaincre de demander sa mutation. À la colère de madame atrabilaire, il signa tout ce que son supérieur lui présenta et fut nommé dans un village de mille deux cents habitants à classe unique ! Ils disparurent dans l’anonymat et personne n’en parla plus.

 

Cependant, la marche de l’Histoire s’accélérait. On était en septembre 1944. Les alliés avaient rompu le front allemand. L’armée Patton fonçait vers la Lorraine. Dans notre ville deux compagnies allemandes de SS avaient renforcé les troupes déjà en place. C’étaient des irascibles : les arrestations, interrogations brutales et déportations ne cessaient.

L’armée américaine avance. De nouveau on entend les bruits de la guerre. On devine que les libérateurs ( ?) sont proches. Les Allemands se sont retranchés derrière le canal. Il ne leur reste plus que le pont qui le franchit à faire sauter, c’est le seul qui existe sur des kilomètres. Loulou le boxeur reçoit de ses chefs l’ordre d’empêcher absolument qu’il ne soit détruit.

 

Depuis le débarquement du six juin et la libération de Paris, les tièdes ont afflué dans les cellules de Résistants. Ce qui paradoxalement ne les renforçait pas, les nouveaux y venant seulement pour se faire ou refaire une pureté patriotique. Ils n’avaient pas la fibre combattante. Ce dont se plaignaient les vrais, qui ne voulaient pas faire équipe avec eux, malgré les  injonctions de leur chef.

 

 Donc, Loulou décida que des équipes de trois résistants se relaieraient toutes les six heures en sentinelles sur le pont. Pour donner l’exemple, il composa son équipe de lui-même et de deux nouveaux. Ils prirent la première garde prenant fin à dix-huit heures. Les récents patriotes se plaignirent sans cesse du temps qui ne passait pas. À dix-sept heures quarante-cinq, l’un d’eux prétendit rentrer chez lui ! Loulou lui fit valoir que cela serait considéré comme une désertion, s’en suivraient les conséquences inévitables. Pour un temps les récriminations cessèrent.

 

À dix-huit heures précises, l’autre patriote d’occasion prétendit partir. Loulou, très justement lui fit remarquer que la relève n’étant pas encore là, il fallait l’attendre. On ne laissait pas un objectif aussi important sans garde ! À dix-huit heures dix, toujours pas de relève ? Évidemment, les deux opportunistes recommencèrent leurs jérémiades. Las Loulou les renvoya en leur précisant qu’ils étaient libres de tout engagement. La Résistance se porterait mieux sans eux !

 

       Et voilà la fin douloureuse. À dix-huit heures vingt-cinq, la relève n’était pas arrivée… Que ce passait-il donc ? Il ne le saura jamais, car à dix-huit heures trente exactement les SS entreprirent de bombarder le pont. Le premier obus qui tomba enleva au pauvre Loulou la joie d’assister à la Libération. Il était mort en faisant son devoir. La Blondinette n’eut pas le courage d’écouter le panégyrique du Maire. Elle s’était précipitée au centre de recrutement de l’armée pour s’engager contre les assassins de son bien-aimé.

Et moi, je n’irais plus jamais pêcher l’anguille avec Loulou. C’est comme cela que l’on perd son enfance !

 

                                                                               Ici, chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.

                                                                              Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place.

                                                                                                                                     Le chant des partisans

                                                                                            

                                                                                                                            Essey les Nancy janvier 2007.                                

 

 

   Vicissitudes :

 

Le mystère de la vieille porte.

 

Il ne se rappelait plus depuis combien d’années, il passait devant la vieille porte toute grise du temps et des intempéries. En tout cas, il se rappelait que dans les premières années son front n’arrivait pas à la hauteur de la serrure rouillée dont la clef devait être perdue, tout du moins dans sa pensée.

À huit ans, il était surtout intrigué par les pieds droits faits dans une belle pierre, de celui de gauche sortait un gond réduit à peu. Pour Jacquot, cela démontrait qu’une autre porte avait existé en avant de la présente. Les jours de leçon d’histoire à l’école, il y imaginait aussi la herse d’un château fort disparu. 

Autre interrogation pour le garçon, la propriété, sur laquelle s’ouvrait la vieille porte, était close d’un haut mur construit en moellons et bien décrépi. La végétation qui le couronnait ne permettait pas l’escalade. Les grands arbres   auraient de toute façon interdit la vue intérieure.

Mais ce qui rendait encore plus troublant le mystère (sans doute imaginaire) c’était l’ensemble très vieille porte et très vieux mur rescapés des ans au milieu d’une rue urbanisée XX° siècle !  Alors que tout autour s’élevaient des immeubles modernes. Même les maisons contiguës ne pouvaient être aussi anciennes. On était en plein centre-ville sur une place desservie par un tramway, imaginé l’anachronisme !

Décidément ce clos ne lui inspirait pas une entière confiance. Lorsqu’il allait chercher le pain soit il marchait à presque toucher la vieille porte ou au contraire il empruntait la rive du trottoir. Un jour, il entendit comme un gémissement venant du mur. Aussitôt phantasme aidant, il imagina l’âme d’un pauvre être emprisonnée dans les moellons. Reculant d’instinct il aperçut sur le sommet du mur un chaton qui miaulait de détresse visiblement apeuré. Rassuré, il lui prêta son épaule pour regagner le trottoir non sans qu’il se morigène intérieurement de son imagination débridée. Cependant incontrôlable !

Et les années passèrent. Comme lui la porte mystérieuse vieillit, mais fit face aux outrages du temps et garda son aura de mystère. D’autant que les anciens de la ville, qu’il avait interrogé sur son passé ne pouvaient satisfaire sa curiosité. Certains le regardant avec suspicion d’autres s’insurgeant qu’une telle vieillerie subsiste au XXI° siècle ! À Jacquot, il semblait qu’au contraire la contiguïté avec des immeubles plus récents attestait de la pérennité de l’humanité. Un seul lui raconta une anecdote. À savoir, que dans la propriété close on aurait retrouvée morte, signalée par une ronde de corbeaux, et par un hiver particulièrement froid (celui de 1942), une vagabonde vêtue d’oripeaux et d’une houppelande décolorée et stupeur dans ce qui restait de la doublure avait été découverte des liasses de plusieurs centaines de billets de banque périmés ! Qui était cette malheureuse ? Personne ne le savait ! Pire beaucoup contestèrent la véracité de  l’histoire.

Pour Jacquot, devenu Jacques (il ne voulait plus du diminutif, vu son âge), il y avait là, matière à réflexion. Les registres d’état civil qu’il put consulter ne lui donnèrent aucune précision. Son inhumation portait la mention « origine et nom inconnus ». Que faisait-elle donc à l’intérieur de ce clos ?

Jacques décida qu’il éclaircirait le mystère ! généalogiste amateur, il savait comment faire des recherches. Et plus il cherchait, plus le mystère s’épaississait ! Un érudit local lui avait laissé entendre que la pauvre était la rescapée d’une famille juive de la ville voisine. Elle aurait échappé à une rafle  de la gestapo. À la suite de quoi, elle aurait erré mendiant pour survivre. De fait considérée par les occupants comme un déchet de l’humanité, ils ne la remarquaient plus. Ce qui lui avait valu ce prolongement de vie. Pour finalement être retrouvée par un vol de corbeaux !

Histoire bien triste, mais qui n’éclaircissait pas le Mystère de la vieille porte et sur quoi elle ouvrait. Jacques désespérait, car le quartier se transformait sous l’avidité des promoteurs, il craignait qu’elle ne disparaisse.

Il s’acharna à rencontrer les plus anciens de la ville. La plupart l’accueillaient bien, mais voyaient à sa visite une occasion de sortir de leur isolement. Surtout ceux qui ne pouvaient se déplacer au foyer des « anciens ». Il était alors difficile de les entraîner sur sa préoccupation. D’autant qu’à leur idée, leur propre vie justifiait qu’elle soit racontée, et ils se racontaient longuement !  Le pauvre Jacques sortait abasourdi par ces autoglorifications. Les autres étaient pleins de suspicion, d’emblée ils déclaraient ne rien savoir. . . Et les jours passaient, la vieille porte gardait son mystère.

Cependant ses démarches avaient intrigué certains habitants qui se piquaient de régionalisme. C’est ainsi qu’un jour vint à lui, un de ces historiens d’occasion. Celui-là lui raconta une histoire épouvantable ; à savoir qu’au XIX° siècle dans  la propriété close par la vieille porte le curé de la paroisse aurait été brûlé par certains paroissiens qu’il avait traités de ladres en raison de leur faible contribution à l’Église et particulièrement à sa cure. Ses cendres auraient été enterrées sur place. Ce qui avait rendu ce terrain maudit, rien n’y poussait et aucun promoteur n’avait affronté la malédiction d’où sa vacuité.

Jacques était sceptique. Comment croire que des spéculateurs endurcis soient arrêtés par une histoire à dormir debout ! Laquelle cependant s’avéra à peu près véridique, mais hélas, s’étant déroulée dans une autre commune à quelques vingt kilomètres de là, ou un chemin perpétue le souvenir du bon curé. Un autre bavard confirma l’autodafé, mais pour un tout autre motif. Il raconta que le curé mécontent de ses paroissiens avait du haut de sa chaire proclamé l’anathème et avait prétendu leur jeter un sort qui durerait jusqu'à ce qu’ils reviennent à une vie plus chrétienne. À la sortie de l’office, sur le parvis, les moqueries avaient fusé quant au soi-disant sort et l’on riait d’un prêtre devenu sorcier !

Hélas, le plus moqueur, fermier exploitant le terrain derrière la vieille porte fut accablé de malheurs : son régisseur se cassa une cheville en tombant du grenier à foin, un cheval du être sacrifié atteint d’un mal inconnu et chez le fils du gouailleur qui était pourtant un pratiquant exemplaire, un incendie inexpliqué détruisit la réserve de fourrage ! La crainte se répandit dans la population. Chacun ajouta sa propre illusion : c’était soit des maladies d’animaux ou des comportements étranges dans leur entourage. Certains prétendaient que leur épouse se refusait à son devoir (je ne précise pas vous avez compris). L’atmosphère devenait dangereuse, car chacun voyait ses voisins coupables et les fusils de chasse restaient chargés !

Le Maire s’en émut. Il s’en alla rencontrer le curé pour qu’il fasse savoir à ses paroissiens qu’il n’avait pas les pouvoirs que ceux-ci lui prêtaient. Seulement le Maire dans le civil avait été instituteur, autrement dit un « hussard de la République » ce qui rendait impossible toute conciliation et le prêtre congédia le premier magistrat sur l’affirmation que les vues du Seigneur étaient impénétrables et que ce n’était pas lui humble desservant qui allait les contrarier ! Conscient cependant de sa responsabilité, il jugea qu’il fallait ramener le calme. Pensant à juste titre qu’il serait mal reçu et même qu’un coup de fusil était à craindre, il s’entretint longuement avec le sacristain.

Celui-ci était longiligne, l’allure chafouine et se déplaçait plein d’une fausse aménité qui le faisait saluer seulement par ceux qui venaient aux offices paroissiaux et deux fois les notables donateurs. Le curé le chargea donc de faire savoir à tous qu’il suspendrait la malédiction si à la messe du prochain dimanche l’assistance remplissait au moins la nef, qu’il n’y aurait personne sur le parvis faisant entendre, comme cela se produisait souvent, des chants révolutionnaires et anticléricaux et que le bistrot le plus près soit fermé pendant toute la durée de l’office !                          

 Le sacristain se mit alors en route. De sa propre autorité, il avait ajouté une condition à la rédemption, à savoir que les paniers de la quête soient bien remplis. C’était important, car à l’insu du curé il y prélevait sa dîme. L’accueil fut, bien qu’il ne soit guère apprécié, bon  partout. Sauf chez le cabaretier visé par l’interdit où le débitant lui montra son fusil, c’était tout dire ! Il n’insista pas. Et le dimanche l’église bondée était pleine d’angoisse ! quelques irréductibles biens que sermonnés par leurs épouses blablataient sur le parvis au grand effroi des fidèles. Enfin le curé monta en chaire et au lieu de libérer les croyants, prétextant les mécréants du parvis, il confirma l’anathème et leur appris que Monseigneur avait frappé d’interdit l’église. Qu’en conséquence la paroisse serait privée de messe ad libitum.

Stupéfaction ! ainsi donc, les efforts de bonne conduite et les centaines de chapelets marmonnés par les bigotes n’avaient servi à rien. On entendit alors une sorte de grognement émanent de la foule et s’amplifiant jusqu'à devenir un torrent d’injures et rappelant à l’homme de Dieu que c’était à eux qu’il devait sa subsistance et au de là ! Il n’était donc pas question qu’il interrompe son ministère. Mais ils avaient à faire à un personnage intransigeant et fort du soutien de son évêque qui confirma son obstination ! Que faire ?

C’est alors qu’un mécréant du parvis, impatient de la réouverture du bistrot, pénétra dans l’édifice tendant le poing et hurlant : « il va contre la volonté du peuple il doit être châtié. Brûlons-le ! ». Le malheureux aussitôt saisi, parti en fumée. La préméditation ne faisait aucun doute, car l’enquête démontra que le bûcher avait été préparé courant la nuit, derrière la vieille porte et les hauts murs. Deux hommes qualifiés de meneurs par la Maréchaussée furent guillotinés. Ce qui assagit les autres. Et la propriété resta maudite !

Jacques, septique de nature avait écouté poliment, sans croire à ce rocambolesque récit,  espérant que le bavard s’arrêterait rapidement essoufflé. Il n’en fut rien après le récit, il eut droit aux commentaires tous fallacieux. Ce fut un soulagement lorsqu’il s’en alla.

Puisqu’il ne croyait pas à ces autodafés, il se devait de continuer ses recherches l’espoir s’amenuisant. Et voilà que l’Éducation Nationale le mute en Normandie, il était professeur des écoles, anciennement instituteur comme le Maire, qui ne manqua lors de ses adieux de souligner sa constance à chercher où il n’y avait rien à trouver !

Personne ne prit le relais. Le mystère resta entier, il l’est encore ! Mais n’est-ce pas le propre des mystères !

                                                                                                        Août 04.08.2016.

 

 Le père abstrait et le père concret.   Fable en prose.

Toutes ressemblances avec des personnages existants ou ayant existés seraient involontaires.

 

             Je n'ai pas souvent dit "papa". J'ai eu un père abstrait. Bizarre  allez vous penser ! Pour être sûr de ce que j'affirme, je vais questionner les dictionnaires. Je commence par le Littré, au mot abstrait je lis : qui a le caractère d'une abstraction,   c'est une lapalissade ! Plus loin : se dit d'un terme qui exprime une qualité considérée indépendamment du sujet. Voilà qui me semble plus approprié.

            J'ai consulté l'arbitre des jeux télévisés : le Larousse, j'obtiens : qui résulte d'une abstraction, privée de réalité concrète ou de références à des éléments matériels.

            Pour avoir la caution des temps passés, j'ai parcouru le Quillet de1937 qui me dit : usité surtout en philosophie et en mathématique, qui dépend de l'abstraction. Les mots qui désignent des qualités indépendamment de leurs sujets sont des termes abstraits. Ce mot est opposé à concret qui désigne toujours la qualité unie au sujet comme dans pain rond, vin blanc, bon prince. J'ai admiré les exemples.

            Le rudimentaire dictionnaire de Works précise : dont la compréhension est difficile par manque d'éléments concrets. C'est concis et bien suffisant.

            Il y a aussi le pair, comme dans l'expression : il s'en rapporte au jugement de ses pairs. Donc, le pair est celui qui peut conseiller, ce que font certainement tous les pères. Mon père était sans doute un père pair. Je ne dis pas pépère, ce n'était pas son genre.

            Mais pourquoi mon père était-il, selon moi abstrait. Simplement, parce que son état d'ingénieur de chantier en travaux publics l'éloignait de ses bases. Il parcourait toute l'Europe, pour construire des ponts, des barrages et même des fortifications (une partie de la ligne Maginot).

            Il avait la fâcheuse habitude de ne venir me voir que les fins de trimestres ou d'années, quand mes notes de classes étaient visibles ; ce n'était pas toujours à mon avantage. Après m'avoir expliqué que mon avenir ne dépendait que de moi, il retournait sur ses chantiers.

            Il y eut aussi sa captivité, entre 1940 et 1945, là il n'était pas tout seul. Son caractère et le fait d'être né d'un père italien (mon grand-père) antifasciste notoire et interdit en Italie, ne l'aidèrent pas à passer sereinement cette période.

            Comme vous le lisez, nous n'avons pas entretenu, mon père pair et moi des relations suivies et renouvelées fréquemment. En fait, il était pour moi une entité, dans le sens d'une abstraction considérée comme réelle.

            Comment vit-on avec un père abstrait, c'est simple on ne vit pas avec lui. Son influence sur son fils n'est pas pesante, on le craint cependant. L'imagine-t-on ? Ce n'est pas sûr, moi j'imaginais plutôt la construction des pyramides.

            Je voyais un fourmillement d'individus, poussant des brouettes et autres engins de transport de matériaux (nous étions avant-guerre) et mon père donnant des directives à ces fourmis avec un porte-voix, comme Cécile B. de Mille, dirigeant ses acteurs (c'était l'époque où on pouvait rêver au cinéma et même s'y endormir) . Plus tard, en lisant "Astérix et Cléopâtre", je me suis mieux rendu compte de ce que pouvait être son travail.

            Après la guerre, il a fallu que je voie les choses différemment : les Américains nous avaient apporté les bulldozers et autres scrapers.

            Quelquefois mes copains qui avaient des pères concrets m'enviaient. Je n'étais pas obligé de rendre des comptes tous les soirs, sur mon activité scolaire. À l'époque, les parents ne laissaient pas les enfants vaquer, ils devaient rentrer à la maison, sitôt l'école terminée. À son retour du travail, le père se faisait grand inquisiteur !

            J'avais quand même un ami, qui lui aussi avait un père abstrait : il était musicien violoniste et partait faire les saisons dans les casinos de Deauville ou équivalents. Hélas, mon copain avait une tante institutrice et vieille fille ! C'était elle qui se faisait inquisitrice et ce n'était pas plus confortable.

            Ce que j'admirais chez Marcel (prénom du copain) c'était l'arbre généalogique mural, son père abstrait avait  représenté chaque ancêtre par un violon. Imaginez l'effet produit sur les visiteurs. Malheureusement, sa mère ne pouvait donner beaucoup d'explication, les violons ne représentaient que les ancêtres mâles du père, pour cette mère c’étaient des ancêtres abstraits !

            Ce qui me fait penser que les généalogistes amateurs en recherchant leurs ancêtres trouvent le père de leur père : leur grand-père ; le père du grand-père de leur père : leur arrière arrière-grand-père. Les générations comme la mienne n'ont en général pas connu cet échelon familial. Celles qui suivent auront peut-être ce bonheur, qui quelquefois n'est pas si heureux que cela.

            Que trouvent donc les amateurs généalogistes, concernant leurs ancêtres ? Prenons l'exemple d'un quidam du XVIII° siècle. Ils trouveront (peut-être) sa date de naissance, de baptême, de mariage et de trépas, son métier, s'il est artisan, sinon il sera souvent qualifié de propriétaire, autrement dit rien. S'il était notable ou considéré comme tel, il aura droit à une mention courtoise et élogieuse complétant son acte de décès.

            Son descendant chercheur sera-t-il content de ces trouvailles ? En tout cas il devra s'en contenter. Ce qu'il ne saura pas (à mon avis, c'est le plus utile), c'est si son père, du père, du père, du père, etc…était grand ou petit, s'il fumait la pipe et si ça le faisait tousser. S'il était coléreux, s'il battait femme et enfants, s'il savait planter les choux et aimait la soupe. S’il est mort avec toutes ses dents et s'il les avait longues. S’il a offert les cloches du village, on le sait, mais donnait-il beaucoup à la quête ? Savait-il lire, en Lorraine c'était courant à soixante-quinze pour cent, mais lisait-il Voltaire ? Je pourrais ajouter toute une litanie d'incertitudes, je m'abstiens pour ne pas empêcher les généalogistes de dormir.

            Ce qui me fait dire qu'ils n'ont pas une pleine connaissance de ceux qui les ont précédés. Sur leur arbre généalogique, leur père de la quatrième génération (en remontant) est un père abstrait, tout en étant leur pair, les précédents aussi. Je ne suis donc pas le seul, ça me rassure, même si pour moi c'était plus précoce.

            Existe-t-il réellement des pères concrets ? Les enfants au cours de leurs premières années, disons jusqu'à cinq ans, voient leur père comme un géant, tout puissant, (même si c'est sa belle-mère qui commande son ménage). C'est pour eux la lumière qui les éblouit, les pères concrets savent tout, au besoin ils inventent. Pour peu qu'ils prennent goût à leur apprendre la vie : ils imitent à la perfection la grosse voix de l'ogre et la gesticulation du dragon (c'est fort un papa, Claude Vanony dans "De Forgotte à l'Olympia").  Mais lorsqu'ils lisent le journal ou suivent la Star-Ac à la télé pas question de les déranger. Ainsi surviennent les premières déceptions.

            Entre cinq et onze ans, c'est, paraît-il, la phase de dressage (pardon d'éducation intensive), les spécialistes vous diront que c'est trop tard, ils ont raison. Passons outre, l'enfant sait lire (c'est en 6° qu'il ne saura plus). Enfin, c'était comme ça pour moi, j'avais déjà lu "Les Misérables" et beaucoup de Jules Verne. Je n'avais pas de mérite, mon père abstrait n'encombrait pas mes journées et je savais encore lire en sixième.

            Donc l'enfant sait lire, ce qu'il voudrait lire c'est le journal ! Il se heurte à l'affirmation "le journal n'est pas pour les enfants" quand ce n'est pas "laisse mon journal tranquille !" comme si un journal pouvait être agité ? N'empêche qu'il est plein de mauvais exemples, les plus fréquents relatés sont les crimes en famille, et les voitures qui brûlent ; les pères concrets des banlieues doivent laisser lire le journal à leurs rejetons et l'on sait ce que cela donne. J'en conclus que les pères des banlieues auraient des tendances à l'abstraction. Perversité de la presse, chaque "feuille" a des éditions  différentes en fonction des lieux de diffusion. Il devrait en avoir une spéciale banlieue, on y parlerait seulement de bonnes actions.

            Il paraît aussi que cette tranche d'âge est critique. La mère essaie d'apprendre au petit d'homme, les rudiments du service intérieur ; comme de mettre la table ou de la débarrasser, se laver les mains avant le repas, etc. Tout du moins quand il s'agit d'une mère concrète. Elle compte d'ailleurs sur le soutien sans failles du père concret. Mais des failles il y en a. Le père même concret n'aime pas les conflits avec la jeunesse, ça provoque souvent les hurlements de l'enfant et des parents. Si on habite en H.L.M. les voisins entendent, racontent, alors arrive l'assistante sociale ; le père concret devient alors le père bourreau d'enfants.  

            C'est pourquoi le soir, le père concret, s'il est ouvrier en usine ou dans le bâtiment est fort justement trop fatigué pour se battre avec un "moutard" qui pèse trois fois moins que lui.

            S'il est fonctionnaire ou bureaucrate, il a entendu toute la journée, le chef est surtout la "cheffe" lui faire des reproches, bien entendu immérités. Alors qu'on le laisse tranquille devant la "télé" qu'il ne regarde pas, mais qui l'abrutit quand même (là je suis féroce, ce n'est pas bien).

            S'il est haut-bureaucrate ou haut-fonctionnaire, son directeur ou le chef de cabinet du ministre lui a demandé un rapport sur un sujet d'une telle importance, qu'il faut le rédiger toutes affaires cessantes ; surtout celle de soutenir la mère concrète, qui s'évertue à faire de son "moujingue" un bien élevé, qui sera un jour haut-bureaucrate ou haut-fonctionnaire. Je précise que le sujet d'une "telle importance", c'est du "bidon".

            Ne voilà-t-il pas que le "môme" rentre de l'école se grattant la tête, mais oui ! Il en a !… des poux. Pas la peine de consulter le père concret, il a une idée derrière la tête : c'est la faute de la maîtresse. À elle de se débrouiller pour que les têtes ne se mélangent pas. On a beau être prolétaire (il en existe encore ?) on a sa fierté. Si on est bureaucrate ou fonctionnaire, on aimerait des égards.

            Si on est haut-bureaucrate ou haut-fonctionnaire, le père concret ne peut être tracassé par ce problème : son fils héritier du nom ne peut avoir de poux.  Pourtant, ils sautent et vont bientôt atterrir sur la tête de sa petite sœur, scandale ! Le père concret décroche le téléphone et appelle le directeur de l'école, pas l'institutrice, le niveau est trop bas ; le directeur n'en peut et conseille de voir le pharmacien, vous l'avez compris il se défile. Alors le père concret haut-fonctionnaire ou père concret haut-bureaucrate décide dans sa grande sagesse et en vertu de tout ce qu'il a appris à l'E.N.A. ou à H.E.C et même à Science-po, que la France ne se relèvera jamais. De quoi ? Posez-lui la question.

            Il n'y a pas que les bêtes sautantes, il y a : la rougeole, la coqueluche et la varicelle. On est là dans le drame, le "mioche" est contagieux, l'Éducation Nationale, pour sa plus grande joie l'interdit de séjour en classe. Le pauvre doit garder la chambre, il est trop petit pour rester seul. La maman qui travaille appelle sa mère comme sentinelle, au grand dam du père.

            Le père concret s'exclame : zut (il ne dit pas m….devant l'enfant) nous ne pourrons pas aller chez les Machin ! (Mme Machin l'intéresse) ou m….( si l'enfant ne peut entendre) le week-end est fichu ! 

            Vous me direz que je parle beaucoup du père concret, alors que ce n'est pas mon sujet. Il faut bien se dire que le père abstrait est très peu concerné par ces aléas, voire pas du tout. Il est loin, que peut-il faire ? Rien ! Sinon envoyer des recommandations par courrier. À notre époque, il envoie des e-mails.

            De ce qui précède, vous conclurez que le père concret n'en fait pas plus que le père abstrait, donc je n'ai pas été une victime du sort. Bien qu'une cousine qu'il m'arrive de rencontrer à peu près tous les dix ans (aux enterrements de quelque rescapé de la génération précédente) me dise chaque fois : « ah ! tu n'as pas été gâté dans ta jeunesse », avec une commisération certaine. Je lui pardonne, elle est plus âgée que moi.

            L'enfant grandit, il est en 6°, il devient insupportable. C'est l'époque où le père concret n'arrête pas de dire : « de mon temps ». Le père abstrait ne le dit pas il l'écrit, par lettre ou par e-mail.

            Le "rejeton" n'y prête pas attention, c'est la période où ses parents sont "ses vieux" qui ne comprennent rien à ses aspirations, déjà il revendique sa liberté. De mon temps (excusez-moi) la vie était plus certaine : si l'enfant était fils de plombier, à quatorze ans, sac à outils en bandoulière, il suivait le père concret sur le chantier. Sa vocation était décidée par son père.

            C'était plus compliqué, si son père concret était haut-bureaucrate ou haut-fonctionnaire, il lui fallait impérativement le devenir. Il devra donc accéder à H.E.C. ou à Polytechnique ; constatez que je ne cite pas l'E.N.A. ou Science-po, mais c'est sous-entendu. Bien sûr, cela suppose qu'il puisse atteindre et suivre de si hauts niveaux.

            Ce qui n'ira pas sans heurts père-fils et larmoiements de la mère, l'honneur du nom vaut bien une engu……Souvent l'honneur du nom sera bafoué, le fils (on ne peut plus dire l'enfant) n'aura même pas son bac. En 1970 il aurait été beatnik, maintenant, il deviendra garçon de service à la S.P.A.

            Comment se justifier auprès des Machin, dont le fils est à Normale-sup ? C'est pourtant simple, le jeune homme est altruiste, il aime tout le monde, surtout les bêtes, Il sera député.

            Pour mon père abstrait, un Italien et aussi sa descendance sont chanteur ou maçon. La canzonette ou le bel canto étaient hors de portée de mes cordes vocales. De plus la famille construisait depuis quatre générations. J'ai donc suivi les cours d'E.T.P. (École des Travaux publics). Mais comme à mon retour de deux ans de vacances à Berlin, pour mon service militaire, le bâtiment végétait et qu'une opportunité m'était proposée, j'ai suivi les cours de l'E.S.C.C. (École Supérieure de Chauffage et de Climatisation). J'ai donc rejoint le plombier, dont je parlais ci-dessus, mais comme ingénieur. Ce qui ne m'a pas empêché de terminer dans la photo (j'étais passionné), après avoir vendu différentes choses, notamment des poteaux téléphoniques en Libye.   

            Je suis l'exemple même du mauvais fils, qui s'est écarté de la tradition familiale. Mon père abstrait  a pu mourir sereinement, il ne l'a pas su.

            Revenons à la chronologie, le fils ou la fille, il faut bien en parler, pour raison de parité, a son bac, son âge est variable. De mon temps (encore !) on le passait à dix sept ans, maintenant certains le passent à vingt ans et plus. Ce qui prouve que les générations actuelles sont plus persévérantes.

            Pour les pères concrets ou abstraits, ce sont des adultes, depuis M. Giscard d'Estaing, ils sont même majeurs ! Et alors vont commencer les gros, très gros soucis. Surtout pour les pères concrets, les pères abstraits sont trop loin pour en ressentir la vague.

            Ces conflits, c'est ce qu'on appelle les "conflits de générations". Ça commence par la pitié, oui la pitié du fils ou de la fille pour ses géniteurs qui sont hors du temps présent. Pensez donc à la locution : « de mon temps »,  ils ajoutent  « quand nous ne serons plus là », mais c'est ce que souhaitent les fils ou filles. (certains seulement)

            Les pères abstraits sont hors de cause ; depuis longtemps, ils ne sont pas là. Il y a quand même pour eux un inconvénient, ils sont souvent mis devant le fait accompli par leur progéniture. Par exemple, j'ai une fois pris le maquis pour ne pas passer l'examen d'entrée dans un établissement où la discipline était particulièrement sévère. On en a parlé à sa visite suivante : c'était fort.

            Pour beaucoup de pères abstraits ou concrets, il y a une angoisse, c'est  que leurs enfants aient l'idée de prendre leur succession, dans leur métier. Prenez un médecin, c'est un état à éviter. C'est fini le temps du docteur fils ou fille du bon docteur Untel, si dévoué, disponible à toute heure, qui oubliait quelquefois de se faire payer par les indigents, ou tout du moins ne réclamait jamais ses honoraires, même aux riches (surtout à ceux-là), ils peuvent faire du tort rien qu'en sous-entendus.

            Maintenant, il est surveillé par la sécu qui ne veut pas qu'il donne des arrêts de travail, et son patient (qui ne l'est pas) qui en veut. Si jamais il le soigne pour un furoncle alors qu'il a un cor au pied, celui-ci le poursuit devant les tribunaux pour obtenir des dommages et intérêts. Ce qui donne un prétexte à son assurance pour augmenter ses cotisations. On ne respecte plus le bon docteur, ce n'est plus un notable.

            En revanche, le père concret ou abstrait épicier de quartier, qui voit ses revenus maigrir à en devenir anorexiques, ne cesse de dire à son fils ou à sa fille : « fais-toi médecin, ça gagne et il n'y a plus de permanence la nuit ». Ce qui dénote une méconnaissance totale du métier de médecin.

            Pour le père concret plombier, ou électricien, ou menuisier ; c'est le contraire, il a hâte que son fils sache couder le cuivre, fileter le fer, coller le P.V.C. ou monter un va-et-vient ou encore poser des fenêtres préfabriquées. Ses clients le pressent, il n'a plu une minute pour taper la belote avec les copains du bistro, ou courtiser la concierge, pardon la gardienne de la copropriété "Délicieux Séjour" dont l'ascenseur tagué est toujours en panne, où les tuyauteries encastrées fuient, ce qui oblige à casser les carrelages pour réparer.

            Ce n'est pas comme à l'hôpital où les tuyaux d'infiltration sont à l'air libre, bien dégagés. Ah ! Ces médecins sont-ils chanceux !

            Hélas trois fois hélas ! Le fils du père concret plombier veut devenir footballeur professionnel. Hélas trois fois hélas ! Malgré sa pointe de vitesse, il n'égalera pas Platini. J'ai omis de vous dire que sa pointe de vitesse se mesurait dans sa rapidité à absorber les demis de blonde mousseuse. Après une douzaine d'années passées à regarder les autres depuis le banc des remplaçants, et la paie qui va avec, il achètera le bistro minable, où son père concret ancien plombier va dépenser sa faible retraite d'artisan.    

            Ne voila-t-il pas que le fils ou la fille, pris d'idéal, veut contribuer à la régénération des jeunes, puisque le clergé n'a plus beaucoup d'audience auprès des fumeurs de H. Il va donc devenir professeur des écoles, instituteur pour parler français. J'ai oublié de vous dire qu'il s'agit du fils ou de la fille du haut fonctionnaire ou du haut bureaucrate. Ce qui n'enthousiasme pas le père concret, pourtant il y a une carrière à faire dans l'Éducation Nationale. Et puis, il y a systématiquement une grève tous les troisièmes jours après la rentrée, pour souffler un peu !

            Il s'habille avec des jeans troués aux genoux, des baskets déformées qui prennent l'eau, le col de sa chemise est douteux. Ses cheveux sont longs, il se rase quand il y pense, (mais il est si distrait !). Il sera quand même pris au centre de formation des professeurs des écoles.

            Il est jeune plein d'allant, mais vide d'expérience ; son premier poste sera donc dans une banlieue où les autobus même en dehors des périodes de fêtes, deviennent des feux de joie. Pour lui c'est contrariant, car il n'habite pas en banlieue, mais avenue Foch. J'ai constaté que dans toutes les villes, les avenues Foch étaient synonymes de rues chics.

            Et si les bus brûlent, les conducteurs immédiatement cessent le travail, c'est le droit de retrait, ça peut durer plusieurs jours ; aller de l'avenue Foch à la banlieue à pied, c'est galère et dangereux. On peut rencontrer des jeunes (élèves) qui ont envie d'un téléphone portable, celui que maman concrète a offert à son fils ou à sa fille trop aimée, pour qu'il (ou elle) l'appelle au secours ; comme si elle pouvait faire reprendre la (bonne) conduite aux chauffeurs de bus.

            Non, la solution, c'est un moyen personnel de transport motorisé, seulement ses émoluments de professeur des écoles débutant lui permettent tout juste de se nourrir et d'assister à quelques récitals de Rapp où il perfectionne son français.

            Alors, il faut en appeler à bon papa concret, qui ne peut s'empêcher de faire à son fils ou sa fille bien aimée quand même (n'oubliez pas qu'il est très déçu) un petit discours commençant par : « de mon temps »  et terminant par  « quand nous ne serons plus là ». Entre les deux il propose une "mob", la maman concrète s'insurge : c'est dangereux et il y a les intempéries. Un accord intervient sur une petite 4 L presque neuve, le garagiste du père l'a garantie, bien qu'elle accuse au compteur (pas trafiqué, je le jure !) cent trente mille kilomètres.

            De toute façon, elle aussi périra en feu de joie ! Ce qui fera dire par le père concret haut-fonctionnaire ou haut-bureaucrate : « La France ne se relèvera pas ».

            Le père abstrait, lui, a suivi les tribulations de son fils ou de sa fille, de loin, n'a pas critiqué leur choix professionnel et pour cause ;  il a appris tout d'un coup qu'il a dans sa descendance un professeur des écoles en banlieue, qui avait besoin d'un véhicule pour aller de son domicile à son travail.

            Vu de loin, pourtant, ce trajet ne paraît pas si long ! Il ne sait pas que les bus brûlent.  « De son temps », quand il était en primaire, il faisait tous les jours aller et retour quatre kilomètres à pied pour gagner la classe unique où il allait chahuter (ça, il ne l'a jamais dit à sa progéniture). Le problème de la voiture ? C.Q.F.D. inexistant, c'est superflu, donc, pas de voiture (un feu de joie de moins) à la rigueur un vélo, le pédalage c'est bon pour la forme.

            Seulement à pédaler, on s'essouffle vite, surtout si en plus on fume (en dehors  de l'établissement scolaire, bien entendu). C'est qu'il en faut du souffle pour élever sa voix au-dessus des braillés de trente-cinq mioches qui se fichent bien que Marignan c'était en 1515 et qui n'acceptent pas que leurs ancêtres soient les Gaulois, eux qui sont transméditerranéens ou même de plus loin.

            Et puis le père abstrait ne comprend pas que son fils ou … à son âge ait encore besoin de se faire subventionner.  « De son temps….! ».

            Le pire des métiers, paraît-il, c'est celui d'éditeur. C'est justement celui pour lequel le fils ou la fille veut opter. C'est pour que les foules s'éduquent. L'un ou l'autre veut arracher les jeunes à l'emprise d’Harry Potter et les adultes à Da Vinci Code. 

            Ce qui dérange le père concret comme le père abstrait, c'est qu'ils ne savent pas comment ça fonctionne. Pour le père concret haut-fonctionnaire ou haut-bureaucrate qui prétend avoir lu Proust en entier, mais c'est pour être en parité avec les Machin, dont le fils est à Normale-sup, il voit son fils ou sa fille comme Gallimard ou Hélène d'Ormesson. La mère elle, a peur, elle a entendu parler des luttes intestines (est-ce un cancer se demande-t-elle) au Goncourt. Le père concret la rassure, dans ce milieu, on ne s'envoie pas les assiettes à la figure, ni de coups de fourchette sous la table.

            Pour le père abstrait, qui lit n'importe quoi pour meubler le temps qu'il passe en exil (il a choisi, il a donc risqué. D'après Kipling), c'est l'étonnement, il ne savait pas son fils ou sa fille si lettré et si risque-tout. Pourvu qu'il ne fasse pas appel à lui pour  financer l'édition des élucubrations d'un écrivaillon qui se prend pour Victor Hugo. Le père abstrait se souvient de : « Mon père, ce héros, au sourire si doux »  son sourire à lui est abstrait.

            Grande question : la sexualité des adolescents pré- adultes. Là c'est la panique, le père abstrait est bien content d'être éloigné. Il se sent sans voix e-mail, pour expliquer la métamorphose des choux ou le système de transport des cigognes, dans le mystère de la naissance.

            Mystère qui n'en est plus un, depuis longtemps, pour ses héritiers. Ils regardent à la télé les films presque X, dans leur chambre. Ils ont pu s'acheter un poste en revendant du H, aux copains et même aux surveillants. Le père abstrait n'est bien entendu pas au courant.

            Pour le père concret, c'est l'enfer, il a tenté de faire sauter l'obstacle par sa femme ; seulement depuis Gisèle Halimi, les femmes ne sautent plus très haut. Alors il a appelé à la rescousse un oncle, ancien baroudeur qui a sauté à Kolwezi. Celui-ci ne s'est pas embarrassé de principes. Il a fait venir illico, l'adolescent pré adulte et lui a jeté tout de go, sans ménagements : « Mon neveu (ou ma nièce) à ton âge tu dois tout savoir sur…la vie ; retiens bien que le père Noël, comme Saint Nicolas, n'ont jamais existé, c'est de la blague ! » ça n'a pas résolu le problème, qui en fait n'existait pas, l'adolescent pré adulte était déjà informé.  « De mon temps …! »  a dit le père concret, ce qu'assurément a dit aussi le père abstrait. On n'en a pas la certitude, il n'a pas envoyé de mail. D'ailleurs l'oncle baroudeur dit n'importe quoi : Saint Nicolas a existé.

            Où conduit la sexualité ? Dans mon temps (rabâcher, rabâcher, il en restera toujours quelque chose) c'était au mariage, maintenant c'est : au concubinage, ou plutôt au : compagnonnage (qui n'a rien de commun avec les Compagnons du devoir). Le  compagnon, ou la compagne, remplaçant les termes de mari ou femme.

            Pour le père concret haut-fonctionnaire, cette épopée hors mariage  n'est pas un handicap pour sa promotion (très éventuelle). La France est un pays laïque, pas besoin de goupillon pour concrétiser un acte que monsieur le Maire si on le lui demande rédige en cinq minutes. Seulement on ne lui demandera pas.

             Pour le père concret haut-bureaucrate, c'est plus délicat ; il fait partie, qu'il le veuille ou non, de la petite bourgeoisie qui par obligation doit être "bien pensante". Son directeur grand bourgeois, comme le président directeur général encore plus grand bourgeois, de la multinationale pour qui il travaille, fréquente assidûment la paroisse de son lieu de résidence, ou la mosquée, ou la synagogue.

            C'est dire que sa fille ou son fils, qui vit en compagnonnage, ça fait tache. Aussi le père concret haut-bureaucrate, ne présente jamais comme tel le compagnon de sa fille, ou la compagne de son fils ; non, il le ou la présente comme le fiancé ou la fiancée de son (ou sa) descendant.

            Dix ans après, il en sera encore de même. Les gens se poseront des questions.  Surtout les Machin, dont le fils qui a fait Normal-sup, et qui a marié en passant devant monsieur le Maire et monsieur le curé, la fille d'un ministre radical de gauche et obstinément laïque. Le père concret haut-bureaucrate s'en moque, il est maintenant en retraite, hélas sans sa promotion.

            Pour le père abstrait, il a fait comme d'habitude : il a laissé faire, peut-être rencontrera-t-il un jour la compagne de son fils. Ce ne sera pas forcément celle sur laquelle il lui a écrit il y a quelques années une lettre dithyrambique. Ce n'est pas son problème, il a, en rognant sur ses indemnités de déplacement amassé un pécule avec lequel il a acheté une petite maison du côté de Manosque (son fils éditeur, lui a fait lire Giono) où il vit lui aussi, avec sa compagne, rencontrée en Bohême-Moravie et préfère ne pas être mis en face des besoins d'un couple qu'il connaît mal ou pas du tout.

            Et arrivent les petits enfants. C'est une autre histoire, je m'abstiendrai d'aborder le sujet, c'est trop vaste.

            Enfin, pour le père concret, comme pour le père abstrait, survient l'inévitable ; il faut quitter cette terre de plus en plus inhospitalière. En cette circonstance, il n'y a plus deux sortes de pères : ils deviennent tous les deux abstraits.

            À ce point précis de la fable, je devrai adapter mon vocabulaire. C'est maintenant l'ère de l'enfant concret, ou de l'enfant abstrait. Tous deux parleront de "leurs vieux" à leurs rejetons, et leur diront à tout bout de champ et pour n'importe quoi  « du temps de mon père ». Puis viendra l'âge où ils énonceront  « de mon temps »  et même « quand je ne serai plus là ».

            Alors, le fils ou la fille s'évadera des rabâchages du nouveau père devenu concret, avec sa Games-boy,  et massacrera allègrement ses ennemis par  vidéos virtuels.

            Le nouveau père devenu abstrait sera exempté de subir l'exaltation d'un mioche échauffé par le staccato infernal du jeu idiot où il n'est question que de tuer, et qui le passionne plus que l'histoire de ses ancêtres qui ne sont pas forcément Gaulois !

            Il est temps de cesser ce persiflage et de convenir que la majorité des pères abstraits ou concrets sont vénérables et attentionnés pour leurs enfants.

            D'ailleurs peuvent-ils choisir ? Combien sont abstraits par nécessité, la majorité sans doute. J'ai cité mon père abstrait prisonnier de guerre. Il y a aussi les pères immigrés qui sont venus pour que, justement, leurs enfants puissent vivres ; sachant qu'à leur tour ils devront s'expatrier pour assurer les besoins de la famille.

            Je me souviens avoir assisté, dans mes jeunes années, au départ des "macaronis" ouvriers chez mon grand-père, vers l'Italie du Sud (à cette époque, le bâtiment chômait en hiver, les ouvriers rentraient chez eux). La plupart s'en allaient à pied pour économiser ! C'était par la force des choses des pères demi-abstraits.

            Maintenant, les immigrés viennent avec leur famille, ce qui en fait des pères concrets… Et les "macaronis" sont devenus les "ritals"

            Il y a aussi les militaires en mission ou en guerre, ceux-là ont en plus le risque d'être définitivement abstraits. Ils ont l'avantage d'être des héros. Ce n'est pas la Légion d'honneur décernée à titre posthume, qui les rendra concrets.

            Pour les pères concrets, c'est plus nuancé. Un père concret n'est pas toujours là, je veux dire qu'il a parfois des obligations qui l'entraînent vers une abstraction virtuelle, surtout si c'est un "grand homme" (savant, écrivain à succès, etc.). Il peut devenir "fumeux" et ne pas s'apercevoir qu'il est "chef de famille". Souvent il faut le ramener à la réalité terrestre. Il aime trop les honneurs, c'est sa drogue. Ses enfants ne le comprennent pas et réciproquement. Il en souffrira peut-être, il fera même semblant d'être heureux, de se suffire de la gloire, de trouver les mondanités compensatoires. Il est devenu abstrait.

            Ce n'est pas parce que j'ai eu un père abstrait que je dois vilipender les pères concrets direz-vous. C'est vrai et je reconnais bien volontiers que la majorité est remarquable, car la vie qu'ils mènent n'est pas toujours comme un long fleuve tranquille. Tous les jours à tous les instants ils doivent faire face. Surtout qu'arrivés à la cinquantaine, ils ne sont pas sûrs de garde leur "job". Souvent leurs enfants n'ont pas terminé leurs études. La maison n'est pas entièrement payée. L'angoisse !

            Certes ils ne font pas comme certains oiseaux qui s’arrachent les plumes pour construire un nid douillet à leur progéniture. Mais n’est-ce pas méritoire et même héroïque de diminuer sa consommation de cigarettes, de Pastis ou de whisky, de ne pas aller aux Bahamas en vacances, ce qui implique pas de surf ! ou à Megève en février, c’est-à-dire pas de slalom géant  ou minuscule.

            Il y en a qui vont même jusqu’à acheter une voiture de petite cylindrée (ils avaient une Mercedes auparavant), sans crainte du risque d’entendre les voisins dire :   « ça ne va pas très fort chez *** il a revendu sa voiture de frimeur ». Les gens sont méchants ! Il se peut que *** a tout simplement acheté la petite voiture pour se garer plus facilement, et préserver l'atmosphère de la planète qu'il léguera à ses enfants.  Personne ne le croira.

            Tout cela pour que leurs successeurs soient bien nourris, bien habillés, qu’ils aient l’ordinateur le plus performant, etc.

            Pour les pères abstraits, il y a deux attitudes possibles : soit ils s'en fichent éperdument, ou au contraire l'éloignement amplifie la sensation d'être inutile, c'est particulièrement torturant. Dans ces circonstances il n'y a pas de différences entre le père concret et le père abstrait.  

            J’aurais bien voulu vous citer des exemples, force m’a été de constater que les pères exemplaires, abstraits ou concrets sont anonymes. On ne les découvre qu’après leur abstraction définitive. Et seulement si le correspondant du journal local fait paraître une rubrique nécrologique. Il y sera peut-être fait mention de l’attention du père, pour ses enfants et petits enfants, plus sûrement de sa fidélité au club de pétanque (surtout s’il a payé régulièrement les cotisations), de sa constance à faire pousser des tulipes ou de son talent de bricoleur. On rappellera le nombre de fois qu’il a collaboré à la réalisation du char de la "Saint Nicolas".

            Enfin ! les enfants pourront apprécier leur "ancien" surtout si s’étant privé de beaucoup de choses, il leur laisse un héritage qui causera l’éclatement de la tribu et l’hostilité entre belles sœurs. On entendra ainsi une fille déclamer : « Papa m’avait promis le bureau Louis XV ». La belle fille agressivement dira au fils, son mari : « Tu ne dis rien, tu te laisses gruger, un bureau c’est pour un homme ». Tout cela n’est que spéculation, l’un comme l’autre n’y connaissant rien, ne se sont pas aperçu que le bureau, faux Louis XV venait des galeries Barbès, même pas du faubourg Saint Antoine. Donc pas de quoi déclencher la troisième guerre mondiale. Il y a eu le service en "Lunéville", après bien des discussions, un compromis a été adopté, à la fille, les grandes assiettes, à la belle fille, les assiettes à dessert et les tasses à café.

             Conséquence de ce marchandage, dorénavant pour que le service soit complet, il faudra que les deux couples se réunissent, ce n'est pas demain qu'ils mettront les petits plats dans les grands !

            Ne croyez pas que j'affabule, ma fille qui travaille dans une étude de notaire, vous en raconterait des pires (sans cité de nom évidemment).

             Et le bon père, sur son nuage, se demandera s’il ne doit pas regretter toutes les heures supplémentaires qu’il a faites (avant les 35 heures) pour arrondir le pécule. Toutes ces heures de labeur acharné, qui l’ont empêché de se détendre avec les copains, devant un Pastis en refaisant le monde. Mais c’est un père ancienne façon pour qui l’accomplissement du devoir est une satisfaction jubilatoire ! Comme il est devenu définitivement abstrait, il n'a plus la possibilité d'intervenir pour un raccommodage. C'est l'enfer ! Lui qui croyait avoir mérité le paradis.

            J'ai lu dans un livre écrit par un généalogiste qui fait profession de rechercher les ayant droits des héritages en déshérence, qu'en sa présence et en celle d'héritiers qui depuis longtemps ne s'était pas préoccupé de leur géniteur, avait été ouvert le coffre du défunt. Dedans, il n'y avait rien d'autre qu'une brosse en chiendent et une inscription : "brosser vous bien". Ce père prévoyant et farceur a du bien rire de la déception de ses descendants qui s'étaient rendus abstraits.

             Avant que vous ne m'attaquiez sur les horreurs que je viens de proférer, concernant les héritiers, je précise que je ne me suis pas trouvé dans la situation pré décrite, j'étais fils unique, ce qui simplifie beaucoup le post mortem. J'affirme avoir connu nombre de fratries qui ne se sont pas dévorées pour les résidus d'une vie.   D'ailleurs la fille aînée, qui est toujours la plus sage aurait calmé toute velléité de dispute par un péremptoire : « Si papa nous voit, il ne doit pas être content ».

            Je terminerai en m’adressant à tous les pères concrets ou abstraits pour leur dire : vous êtes sûrement admirables, seulement personne ne le savait puisqu’on a jugé nécessaire de vous réserver un dimanche de fête ! Ce jour-là vos enfants vous on fait de beaux dessins que vous avez punaisés au mur de votre bureau, ou de la baraque de chantier, ou encore dans la cabine du camion, si vous êtes chauffeur routier.

            Alors pour vous quel enchantement d'être au travail environné des œuvres émouvantes qui vous son dédiées. Votre "chef" vous verra par moment, loin de vos préoccupations laborieuses, regardant l'infini. Il comprendra en voyant comment vous ont représenté vos bambins sur le pas de la porte de la maison familiale : cheveux hirsutes ou chapeau, selon vos habitudes vestimentaires, vêtements surprenants, mais toujours très colorés. Il y a des rideaux aux fenêtres de la maison, des arbres très verts dans le jardin, bref le paradis du père.

            Votre "chef", ne vous tiendra pas rigueur de votre vague à l'âme. Lui aussi a les murs de son bureau tapissés dans le même style. Comme vous il s'évade. Si l'on regardait au fond de ses yeux on verrait des petits diables sympathiques faisant des galipettes.

            Ainsi que vous soyez père abstrait ou père concret, chef ou pas, vous faites tous partie de la confrérie universelle des PÈRES. Ceux dont on ne peut se passer, comme de la mère d'ailleurs.    Combien de fois, le fils ou la fille dira : « si mon père était là » ou s’il s’agit d’un épisode familial : « J’aurais du demander à mon père ». Par cette fin dithyrambique, j'espère m'être racheté de mon persiflage précédent. Vous n'avez sans doute pas apprécié mes propos, qui vous ont peut-être paru cyniques. Je vous assure être sincèrement respectueux de tous les pères, et rappelez-vous "Toutes ressemblances avec des personnages existants ou ayant existés sont involontaires". J'ajoute "et dénuées de tout fondement".

                                                                                                                    Essey les Nancy, janvier 2008

 

 

Racisme.

 

C’est les vacances ! Le ciel est souriant,  un petit nuage ajoute une parure au bleu pure. Le niveau de la rivière laisse voir les gravières. Le vieux pont rescapé du XV°siècle soutient le passage des chariots gonflés de foin ; la fenaison vient de se terminer, il faut penser à l’hivernage des animaux.

Loin de ces soucis, les goujons frétillent dans le courant aux reflets d’argent. Sur la berge de la rivière à deux pas de la vieille vanne qui crée un petit maelström sont assis Pierrot et Jeannot l’un a neuf ans l’autre dix, ils sont cousins. Le premier habite le village, le second y est né, habite la ville et ne vient qu’aux vacances.

Avec des gaulles à leur mesure, ils pêchent ce qui se laisse attraper, ce n’est jamais des monstres (brochets, carpes ou perche) seules les ablettes se ruent sur la graine de leurs hameçons celui qui en sort une est aussitôt invectivé par l’autre vexé, qui prétend avoir vu le bouchon de son cousin tout près du sien. Selon lui, cette proximité a trompé le poisson qui sans cela aurait mordu à son appât que son père lui avait garanti infaillible ! L’autre lui répondant qu’il n’était qu’un « péchaillon » qu’un poisson ne s’attrapait pas qu’avec de la graine, mais surtout avec du savoir-faire. Bien sûr, l'altercation n'était pas aussi policée que la façon dont je l'ai décrite, mais je ne voulais pas transcrire la verdeur des mots employés par deux gamins en colère !

Rassurez-vous, cette querelle ne dure jamais longtemps, surtout lorsque la silhouette du père de Pierrot se profile (il n'aime pas les criailleries) et qui s'enquiert du pourquoi de tout ce bruit qu'il a entendu depuis sa « chènevière » où il cueillait les petits pois? « On ne se disputait pas ! » affirment en chœur les cousins, qui ne veulent pas être condamnés à être renvoyés à la maison (à l’époque il n’y avait pas la télé). Le père pas convaincu ou tout simplement pas dupe concluait : «attention ! Vous pourriez ne pas avoir de dessert ce soir ». Les loustics ne s'inquiètent pas, la mère de Pierrot supprimera la punition sous prétexte qu'à leur âge, ils doivent manger et on n'en parlera plus, jusqu'à la prochaine fois ! Les grandes vacances de l'époque commençaient le 13 juillet, la rentrée ayant lieu le premier octobre. Cela laissait du temps pour la polémique.

Ne vous impatientez pas le drame approche ! Donc par une chaude après-midi d'août nos deux Saint-Pierre (vous comprenez l'allusion) sont en poste leurs lignes à l'affût, leur tête couverte d'un grand chapeau de paille qui restreint leur angle de vue, c'est justement à cause de cela qu'ils n'ont pas vu arriver le garde-pêche coiffé de son képi fatigué. Quel zèle par cette chaleur ! Eux-mêmes sont somnolents dans l’air trop chaud.

« Eh ! vous là ! les apostrophe le gardien de la loi : « Avez-vous vos cartes de pêche ? ». Comme si des enfants de cet âge se préoccupaient des contingences fiscales. D’ailleurs, leur ahurissement devant cette injonction fit vite comprendre au cerbère qu’ils en étaient démunis. Avec jubilation, il s'adresse à Pierrot : « aller toi comment tu t'appelles ? Pierre M(nom bien français)…, Monsieur—Bon, ça va, je connais ton père, je lui en dirai deux mots » se retournant vers Jeannot avec une lippe gourmande (il connaissait l'identité du garçon) : « Et toi dis-moi voir ton nom—Jean Sinopi, Monsieur—ah, je m'en doutais ! tu es le petit fils du macaroni ! et ben t'aura un procès et tu vas me suivre à la mairie ».

Le pauvre Jeannot dut s'exécuter, tête basse, désespéré, il emboîta le pas au fonctionnaire, sachant qu'il ne pouvait appeler son grand-père à son secours, le vieux Vittorio Sinopi agonisant dans son grand lit vénitien. On était le premier septembre 1939. La France avait déclaré la guerre à l’Allemagne. Le Maire débordé par les tracas de la mobilisation ne voulut rien entendre des récriminations du garde qu’il mobilisa aussitôt au recensement des chevaux de trait (véridique) qui devait être transmis au commandement militaire pour réquisition possible. Un général français avait dit, dans un autre temps : « Les armées françaises sont prêtes, il ne manque pas un bouton de guêtre à leur équipement ! ». En 1939, il ne manquerait pas un seul cheval à l'armée française pour se battre contre les chevaux-vapeur des blindés allemands !

Mais je m’égare. L’histoire se conclut par le retour joyeux de Jeannot, il avait gagné la guerre avant qu’elle ne soit perdue ! Cependant, le garde pêche désavoué conçut une telle rancœur que par précaution et pour que Jeannot puisse pêcher en toute tranquillité ; la famille lui acheta la fameuse carte. Il fut le seul des gamins du village à être en règle avec la loi !

                                                                                                                                             11 novembre 2015.

            

 

 

 

           

             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

              

             

           

                           

 

           

                                   

                 

  

               

 

     

 

 

 

 

 

 

 

 



15/06/2017
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